Quand l’histoire vous rattrape

Attirés par les violences qui affligent la ville depuis l’assassinat de Martin Luther King et la convention démocrate de 1968, les journalistes du monde entier sont réunis dans la «Ville des vents» pour voir comment la justice américaine va procéder contre les Black Panthers qu’on accuse de tous les maux.
Photo: Michael Boyer Associated Press Attirés par les violences qui affligent la ville depuis l’assassinat de Martin Luther King et la convention démocrate de 1968, les journalistes du monde entier sont réunis dans la «Ville des vents» pour voir comment la justice américaine va procéder contre les Black Panthers qu’on accuse de tous les maux.

En ces temps innommables où tout semble à la fois possible et impossible, la réalité dépasse souvent la fiction, on vient d’en avoir encore une fois la preuve chez nos voisins du Sud. Mais faut-il rappeler que les choses se présentaient tout aussi mal à Chicago en 1970 alors que s’ouvrait le célèbre procès des Sept.

Vengeance citoyenne

Attirés par les violences qui affligent la ville depuis l’assassinat de Martin Luther King et la convention démocrate de 1968, les journalistes du monde entier sont réunis dans la « Ville des vents » pour voir comment la justice américaine va procéder contre les Black Panthers qu’on accuse de tous les maux. Mais Smokey Dalton, lui, est ailleurs. La vie de sa nièce Lacey est en jeu : la fillette de 13 ans a été violée et battue sauvagement. Le détective privé vient tout juste de la sortir d’un hôtel minable avec l’aide de son fils et il est prêt à tout pour démasquer le coupable.

Mais que faire quand la police est corrompue et ferme les yeux sur les « activités » d’un hôtel de passe situé à côté d’une petite école ordinaire dans un quartier noir ? Même quand des dizaines de jeunes élèves disparaissent chaque année. Et, surtout, que personne n’ose rien faire dans cette ville dominée par le tristement célèbre maire Richard Daley…

Smokey Dalton a déjà mis en place avec les parents du quartier une foule de solutions concrètes — aide aux devoirs, activités sportives et culturelles, etc. — visant à minimiser l’attrait des gangs de rue dans cette partie de la ville (lire Quatre jours de rage, chez le même éditeur), mais cela n’aura pas suffi. D’autant plus que Smokey sait fort bien qu’il s’oppose ici carrément à la pègre contrôlant ce secteur de Chicago en arrosant les flics tout autant que les hommes politiques pour qu’ils ferment les yeux.

Alors, on fait comment ? La première réponse de Dalton, instinctive, sera radicale ; une fois sa nièce en sécurité, il traquera le coupable et s’attaquera à ceux qui contrôlent ce trafic. Pour mener l’opération, il profitera du fait que tous les yeux sont braqués sur le déroulement du procès des Sept et mettra sur pied une improbable brigade qui, contre toute attente, l’aidera à « régler le problème ».

Dans Justice de rue, Kris Nelscott parvient encore une fois à reconstituer le climat volatile de l’époque ; partout la tension est palpable, surtout parce qu’elle sait donner vie à des personnages éminemment crédibles habités par un idéal de justice et d’équité. Son Smokey Dalton est loin d’être parfait, mais c’est une figure forte et touchante dont les motivations sont louables et cadrent bien avec cette période. Détail non négligeable, le rythme palpitant de l’écriture de Nelscott — fort bien servie par la traduction — témoigne de l’effervescence bouillonnante de ces années de revendication.

On en est déjà à la septième enquête de Smokey Dalton traduite en français aux éditions de l’Aube. Si vous ne connaissez pas encore ce détective privé noir installé à Chicago avec son fils adoptif, voilà l’occasion de découvrir une formidable série écrite sur la toile de fond de la lutte pour l’égalité des Noirs américains.

Cupidité et faux-semblants

L’automne est flamboyant dans La chute de la maison Whyte. Nous sommes en octobre, sur la côte est américaine, maintenant… ou plutôt avant que la pandémie que l’on connaît vienne tout changer. D’abord à New York, mais surtout autour de Boston et des riches maisons cossues de la région de Cape Cod. On vient de trouver dans l’une d’elles un richissime magnat du marché de l’art, le crâne défoncé, une Vierge à l’Enfant datant du XVe siècle entre les mains. Et le mot « meurtrier » tracé au feutre bleu sur son front.

Zach Damon, le narrateur, se retrouve au beau milieu de cette histoire parce que son ami Skip Whyte — le fils du marchand d’art assassiné — lui demande de le tirer d’affaire. Principal suspect dans la mort de son père, le jeune héritier a fait appel à lui parce qu’il est avocat spécialisé en droit de l’art et qu’il est persuadé que l’assassinat est directement liéau fameux tableau dont personne n’a réussi à identifier l’auteur. Deux semaines plus tard, quand tous les fils de l’intrigue auront été dénoués, on découvrira qu’il n’avait pas tout à fait tort…

Zach travaille rondement, lui qui connaît bien la famille depuis qu’il a étudié avec Skip. Il devra mettre les bouchées doubles pour en arriver à faire la lumière sur cette histoire touffue et compliquée dont les prémisses prennent racine à la fois, dans des histoires de famille pas très claires et dans les enquêtes menées à la fin de la guerre pour retrouver les œuvres d’art spoliées par les nazis. D’autant plus que l’enquête policière semble incriminer solidement son ami Skip. Et tout cela alors que sa propre vie professionnelle et sentimentale est arrivée à un tournant.

L’intrigue est particulièrement tordue, marquée par la cupidité et les faux-semblants. Au fil de la lecture, la complexité des personnages, tout comme des histoires de famille auxquelles ils sont liés, fait en sorte qu’on verra s’enchaîner, d’une piste d’enquête à l’autre, toute une série de coupables présomptifs. Tout le monde y passe, membres de la famille, amis proches, personnel en quête de vengeance ; même Zach sera soupçonné lorsque la coupable qu’il avait repérée est assassinée à son tour. Mais ce n’est pas d’abord ce qui fait l’intérêt de ce « whodunit » fort bien ficelé.

C’est plutôt le portrait impitoyable que trace Katerina Autet — qui a vécu plusieurs années aux États-Unis dans le cadre d’un échange — d’une société décadente en perte de valeurs, comme on dit ces jours-ci dans les journaux sérieux. Son écriture complexe, élégante et précise jette un regard d’une lucidité à faire frémir sur la grande bourgeoisie américaine. On veut lire son prochain ouvrage au plus vite !

Occasion ratée

On écrit peu sur le Québec des années 1940-1950, et ce n’est certainement pas parce qu’il n’y a rien à en dire. Catherine Côté y remédie en situant l’action du récit de Brébeuf en 1947 et en mettant en scène une femme, Suzanne Gauthier, journaliste au Montréal-Matin. Ce qui est déjà étonnant à l’époque.

Autonome et débrouillarde, Suzanne vient de voir son mari Léopold revenir de la guerre après sept ans d’absence, rongé par le souvenir des horreurs qu’il n’arrive pas à oublier. Elle est bien sûr prête à l’aider… mais elle est d’abord journaliste et elle enquête sur le meurtre d’un jeune garçon pensionnaire au collège Brébeuf.

Elle a ses entrées chez les policiers puisque le chef des enquêtes criminelles, un Irlandais porté sur le whisky, est le meilleur ami de son mari. Pendant que les deux hommes reprennent contact par l’entremise de l’alcool, le bilan s’alourdit du côté de Brébeuf où les disparitions et les cadavres se multiplient. Malgré la totale ineptie des « forces de l’ordre », la lumière sera faite sur l’affaire. Ouf.

Il y a des éléments intéressants dans ce petit livre — l’époque dont on ne parle jamais, la présence des femmes à l’avant-plan, etc. —, mais, triste à dire, c’est d’abord et avant tout une occasion ratée. Les personnages masculins sont tous identiquement veules, l’intrigue est pratiquement inexistante et seules les quelques femmes qui émaillent le récit sont des amorces de vrais personnages. Dommage. Il y a vraiment beaucoup plus à dire sur cette époque dominée, entre autres, par la tyrannie des communautés religieuses, et que le récit laisse à peine deviner. La prochaine fois, peut-être…

 

Justice de rue | ★★★ ​1/2 | Kris Nelscott, Traduit de l’anglais par Benoîte d’Auvergne, L’Aube « Aube noire », La Tourd’aigues, 2020, 384 pages // La chute de la maison Whyte | ★★★ ​| Katerina Autet, Robert Laffont « La Bête noire », Paris, 2020, 285 pages /// Brébeuf | ★★ | Catherine Côté, Triptyque « Policier », Montréal, 2020, 236 pages

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