«Histoires de la nuit» et «Histoire du fils»: histoires de fantômes

Laurent Mauvignier et Marie-Hélène Lafon font danser les ombres du passé avec deux romans prenants.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Laurent Mauvignier et Marie-Hélène Lafon font danser les ombres du passé avec deux romans prenants.

« Le passé ne meurt jamais. Il n’est même pas passé. » La formule de William Faulkner, on pourrait la croire venue tout droit de chez Laurent Mauvignier, lui-même lecteur de Faulkner, et dont le dixième roman, Histoires de la nuit, fait revivre ce que l’on croyait à jamais enfoui ou dont on ignorait tout.

Au cinéma comme dans les livres, il n’est pas rare qu’on trouve à la campagne, au fond d’un placard ou près d’un établi, une arme à feu, des lames tranchantes (exactos, haches, scies mécaniques) et bien des secrets enfouis. Dans un silence bien relatif, la nuit y fait souvent apparaître d’étranges silhouettes.

Dans le thriller homéopathique de Laurent Mauvignier, c’est un passé surgi de nulle part qui reprend ses droits.

Au hameau de « L’écart des Trois Filles Seules » — qui se résume à trois maisons, dont une qui est vide —, à sept kilomètres de La Bassée dans le centre de la France, un couple « s’appauvrit » lentement dans les silences, la rancune et l’insatisfaction. Patrice Bergogne, 47 ans, agriculteur et fils d’agriculteur, tente de garder le cap entre les dettes et la solitude. Sa femme, Marion, travaille dans une imprimerie. Ils ont fait connaissance par l’entremise d’un site de rencontres. Entre eux, leur fille de 10 ans, Ida, qui n’efface rien.

Leur voisine immédiate, Christine, presque septuagénaire, est une artiste peintre qui a quitté la ville il y a longtemps pour s’installer à la campagne. Bien qu’elle n’ait jamais aimé Marion, elle est devenue une sorte de grand-mère pour la fillette. Mais la femme reçoit depuis quelques semaines d’inquiétantes lettres anonymes.

Le soir où on devait célébrer en petit comité les 40 ans de Marion, le berger allemand de Christine sera tué au couteau et trois frères sortis du passé de Marion vont s’inviter à la fête.

Avec doigté, l’auteur de Loin d’eux (1999) et de Des hommes (2009), autre histoire rurale dans laquelle de vieilles histoires que l’on croyait enfouies à jamais cherchent à remonter à la surface, développe en spirales et en un lent crescendo cette histoire pleine d’ombre, sorte de polar social subtil, où la terreur s’infiltre partout.

Une étrange atmosphère de violence, alors que Stephen King et Sam Peckinpah ne sont jamais loin derrière. Un huis clos étouffant plein de méandres qui nous prend à la gorge, comme un nœud coulant.

Roman des origines

Avec son écriture dense, précise et sensuelle, au fil d’une chronologie bousculée, le onzième roman de Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils, semble être aux antipodes de celui de Laurent Mauvignier. On est plutôt ici chez Flaubert que chez Faulkner, mais il y existe des secrets, des silences et des absences qui, là aussi, pèsent plus que d’autres.

Quête des origines à la fois longue et condensée, s’écoulant entre 1919 et 2008 et faisant des allers-retours entre les époques et les lieux (Aurillac, Figeac, le Cantal et le Lot), Histoire du fils a valu cette année à Marie-Hélène Lafon, 58 ans, le prix Renaudot — et non pas l’un des petits petits frères, le Renaudot essai, le Renaudot poche ou le Renaudot des lycéens, qu’elle avait obtenu en 2001 pour Le soir du chien, son tout premier roman.

Le fils en question, c’est André Léoty. Né en 1924 hors mariage de père inconnu, l’enfant avait été confié par la mère à la sœur de celle-ci peu après sa naissance — sa tante devenant de facto sa mère et ses cousines devenant ses sœurs. Installée à Paris, où elle mène une vie de célibataire, Gabrielle ne revient de loin en loin à Figeac que pour les vacances.

Ayant grandi au fond de la campagne, son fils, lui, deviendra à 21 ans un héros de la résistance. Et des années plus tard, il lui faut se rendre à l’évidence, la place du père biologique est restée vide et le fantôme de cet homme pèse bien plus lourd que son absence. Une absence qu’il lui faudra prendre à bras-le-corps.

Avec une cadence aussi souple qu’implacable, Marie-Hélène Lafon démonte avec brio le passé et montre comment se construisent ou se délitent le caractère et la moralité de ses personnages. Fille de paysans originaire du Cantal, où elle situe la plupart de ses romans, la romancière française est une habituée de ces histoires de grand écart entre ville et campagne, entre hier et aujourd’hui.

Histoires de la nuit | ★★★ 1/2 | Laurent Mauvignier, Éditions de Minuit, Paris, 2020, 640 pages // Histoire du fils | ★★★★ | Marie-Hélène Lafon, Buchet- Chastel, Paris, 2020, 176 pages