«Du temps et de l'eau: requiem pour un glacier»: le plus dangereux de tous les volcans, c’est nous 

L'essayiste islandais Andri Snaer Magnason
Photo: Ari Magg L'essayiste islandais Andri Snaer Magnason

En avril 2010, en Islande, le volcan Eyjafjöll entrait en éruption, clouant au sol une grande partie des avions du nord de l’Europe. Pendant plusieurs jours, de larges colonnes de fumée et de cendres se sont élevées dans les airs, émettant quotidiennement près de 150 000 tonnes de CO2 dans l’atmosphère.

Or, en perturbant le trafic aérien, cette catastrophe pourrait bien être « la première éruption écologique de l’histoire du monde », explique l’essayiste Andri Snaer Magnason. Les dommages causés par les vols combinés en Europe et en Amérique du Nord auraient été autrement plus importants.

« Le plus dangereux de tous les volcans, c’est nous », souligne l’auteur. Car si, chaque année, les volcans terrestres émettent au total environ 200 millions de tonnes de CO2, l’humanité en dégage 35 milliards sur la même période.

La nouvelle offrande de l’écrivain islandais, Du temps et de l’eau : requiem pour un glacier, pourrait n’être qu’un essai parmi tant d’autres sur les changements climatiques. Après tout, les termes « fonte des glaciers », « acidification des océans », « hausse record des températures » ou encore « sixième extinction de masse », qui apparaissent chaque jour dans nos fils de nouvelles survoltés, sont hautement documentés.

Leur ampleur et leurs conséquences semblent toutefois si lointaines, sont si difficiles à appréhender qu’elles ne suscitent bien souvent qu’une larme d’émoticône avant que le tourbillon quotidien ne reprenne ses droits sur nos pensées.

C’est en saisissant cette intangibilité que Magnason trouve son cheval de bataille, puisant dans la mythologie, la poésie, les données scientifiques, l’anecdote et la sagesse du dalaï-lama pour transformer le rapport au temps du lecteur et matérialiser au-delà d’un vague concept les générations futures qui devront composer avec les répercussions des décisions prises aujourd’hui.

Terre de glace, terre d’eau

L’auteur choisit d’abord les paysages magistraux de son pays d’origine, l’Islande, pour donner un visage aux enjeux. Si l’on continue sur la même lancée, la terre de glace qui ravit les touristes du monde entier ne sera plus qu’un lointain souvenir. Les glaciers qui trônent depuis des temps immémoriaux sur le territoire fondent à vue d’œil.

Alors que le temps géologique se déploie généralement sur des dizaines de millions d’années, voilà qu’il se calque de plus en plus sur le temps humain. Ainsi, au cours du prochain siècle, au cours de la vie d’une seule personne, tous les éléments de l’eau sur la planète — des océans aux banquises, en passant par les précipitations — subiront de profondes modifications.

Sur la même période, les crocodiles, qui ont pourtant survécu aux ères glaciaires et aux dinosaures, disparaîtront de la surface de la Terre. Indifférents à ce fléau, les hommes ne cessent de démontrer leur ingéniosité exceptionnelle, bâtissant l’arme atomique, marchant sur la lune et élaborant des vaccins en un temps record, élargissant l’horizon des possibles, pour un tant soit peu qu’ils aient choisi d’y investir les ressources nécessaires.

Du conte de fées à la science-fiction, de l’histoire géopolitique mondiale au réalisme social, Magnason jongle sans effort avec les genres littéraires et l’espace-temps pour ramener la catastrophe annoncée à une échelle accessible aux émotions humaines. Au détour des pages, l’urgence côtoie l’espoir dans cette ode intemporelle à la science, dans ce message d’espoir aux volcans de promesses que sont les enfants, dans ce vibrant appel au changement qui offre un refuge légitime à la colère, sans ne jamais excuser la haine ou l’abandon. À lire, pour s’extirper du bourdonnement ambiant.

Du temps et de l’eau. Requiem pour un glacier

★★★ 1/2

Andri Snaer Magnason, traduit de l’islandais par Catherine Mercy et Véronique Mercy, XYZ, Montréal, 2020, 368 pages