Douze fictions d'ailleurs à lire absolument

La plume de Leïla Slimani chuchote l’intime pour mieux exposer le politique, et entremêle avec une puissance évocatrice les parfums sucrés à la peur, aux deuils et aux désirs de sublimes personnages féminins en quête de liberté.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse La plume de Leïla Slimani chuchote l’intime pour mieux exposer le politique, et entremêle avec une puissance évocatrice les parfums sucrés à la peur, aux deuils et aux désirs de sublimes personnages féminins en quête de liberté.

L'année a apporté son lot de grands romans, et nos critiques partagent ceux qui les ont le plus marqués.

 
 

1. Les évasions particulières, Véronique Olmi (Albin Michel)

Colossale saga familiale riche en détails folkloriques et historiques, Les évasions particulières suit la lente évolution et les petites révolutions d’une modeste famille catholique d’Aix-en-Provence dans la France de l’après-Mai 68 jusqu’à l’élection de Mitterrand en 1981. À travers ses personnages magnifiquement et désespérément humains, Véronique Olmi illustre l’impact des bouleversements politiques dans chaque classe sociale — allant même jusqu’à faire entrer en scène les paysans du Larzac.

Manon Dumais

 
 

2. Nickel Boys, Colson Whitehead (Albin Michel)

Un cimetière clandestin a été découvert sur le terrain d’une école publique. Pendant des décennies, des élèves y ont péri, aux mains de gardiens dont la mission consistait à en faire des « hommes honnêtes et honorables ». À travers la figure d’Elwood Curtis, jeune Afro-Américain victime d’une erreur judiciaire, l’écrivain reconstruit cette histoire intolérable pour sonder la blessure raciale qui divise l’Amérique et dénoncer l’héritage dévastateur laissé par une nation fondée sur la subjectivité historique.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

 
 

3. Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, Mathias Énard, (Actes Sud)

Joyeux, libre, expansif, fruit d’une érudition gourmande et humaniste, affaire de vie et de mort et d’amour qui s’incarne — et se réincarne — au royaume du gamay et de la cuisine au beurre, le septième roman de l’auteur de Boussole est un formidable hommage à la vie. À travers les yeux d’un jeune ethnologue qui va trouver ce qu’il ne cherchait pas dans le Poitou, Mathias Énard brasse époques, croyances et destins en une série de portraits savoureux. Tout ça dans une langue forte, précise et parfois truculente.

Christian Desmeules

 
 

4. Chavirer, Lola Lafon, (Actes Sud)

Servi par une écriture aussi puissante qu’incarnée, le sixième roman de Lola Lafon est une plongée fine et subtile dans la réalité des jeunes victimes de violences sexuelles au milieu des années 1980, où s’affrontent culpabilité, impossibilité de l’oubli et parole qui libère. Chant de révolte, hymne à la résistance et à la solidarité, défense de la culture populaire au fil de trente années d’une longue fuite en avant : un roman plein de violence sourde, de maîtrise et d’émotion qui choque et qui envoûte.

Christian Desmeules

 
 

5. Nature humaine, Serge Joncour, (Flammarion)

À la fois récit d’apprentissage, roman de la terre et roman social, Nature humaine (prix Femina) raconte un quart de siècle d’histoire de la France, de la canicule de juillet 1976 à la tempête Lothar de décembre 1999. Avec un regard humaniste, attentif et respectueux rappelant celui de Raymond Depardon (Profils paysans), Serge Joncour dépeint le combat des agriculteurs, déchirés entre la tradition et le progrès, les uns condamnés à l’exil, les autres, à déshumaniser la nature. Ambitieux et puissant.

Manon Dumais



 

6. Histoires bizarroïdes, Olga Tokarczuk, (Noir sur blanc)

Prix Nobel de littérature 2018, l’autrice polonaise Olga Tokarczuk convie le lecteur à s’immerger dans dix univers campés les uns dans un passé fantasmé, les autres dans un futur rapproché, dix nouvelles d’un enivrant parfum dystopique, dix réflexions déroutantes sur la religion, la mort et le transhumanisme. Si certains récits étonnent par leur entrée en matière abrupte, leur absence d’émotion ou leurs descriptions frisant l’abstraction, chacun possède un puissant pouvoir d’évocation.

Manon Dumais


 

7. On se perd toujours par accident, Leanne Betasamosake Simpson, (Mémoire d’encrier)

L’écrivaine anishnabeg Leanne Betasamosake Simpson écrit d’abord pour les siens. En une série de fragments narratifs uniques, elle explore la décolonisation d’un récit et d’un espace, et se réapproprie la violence pour en faire un moteur de création. À celui qui entre en étranger dans cet univers, aucune concession n’est accordée. Dans cette altérité se forment des points de passage furtifs qui transpercent les frontières et les préjugés : la fragilité de la nature, l’amour et, surtout, le rire. Une main tendue.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec


 

8. Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo, (Globe)

Douze femmes — pour la plupart noires — assoiffées de liberté cherchent une maison, un amour, une famille, une identité… Le bonheur. Douze vies qui s’épaulent et s’opposent en un enchaînement poétique bouillonnant dans lequel se déploient un monde, un héritage, le fardeau de naître autre. La prose d’Evaristo jongle avec les tons et les rythmes, fluide comme une rivière, pour culminer dans une harmonie à couper le souffle. Une expérience littéraire comme il s’en fait peu.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec


 

9. Requiem pour une ville perdue, Asli Erdogan, (Actes Sud)

Dans cette prière pour les morts composée de fragments poétiques, l’autrice turque Asli Erdogan nous ramène à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Ode au quartier de Galata et à Istanbul, où flottent de funestes parfums de sang, de boue et de fumée, Requiem pour une ville perdue prend tantôt la forme d’une obsédante litanie, tantôt celle d’une mélancolique mélopée. Par moments impénétrable, d’une densité parfois écrasante, voire suffocante, l’œuvre s’apprivoise lentement, mais sûrement.

Manon Dumais


 

10. Le pays des autres, Leïla Slimani, (Gallimard)

« Ici, c’est comme ça. » Cette phrase, Mathilde, jeune Alsacienne récemment installée au Maroc avec son mari, s’apprêtait à l’entendre souvent. Étrangère dans un pays imbibé de méfiance, elle avance à tâtons, secouée par les tensions et les violences religieuses et coloniales. La plume de Leïla Slimani chuchote l’intime pour mieux exposer le politique et entremêle avec une puissance évocatrice les parfums sucrés à la peur, aux deuils et aux désirs de sublimes personnages féminins en quête de liberté.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec


 

11. Fin de combat. Mon combat, tome 6, Karl Ove Knausgaard, (Denoël)

C’est le sixième volume et le point d’orgue de la colossale entreprise autobiographique du Norvégien Karl Ove Knausgaard (4000 pages). On y retrouve l’auteur à 40 ans, à l’aube de la parution du premier tome en Norvège, qui aura l’effet d’un coup de canon dans sa vie comme dans la littérature contemporaine. La fin d’un long et fascinant voyage à travers l’infiniment petit du quotidien et les oscillations de la conscience d’un homme qui se donne le courage d’affronter ses doutes et ses failles (prix Médicis essai 2020).

 

Christian Desmeules


 

12. L’anomalie, Hervé Le Tellier, (Gallimard)

Trois mois après avoir atterri, un avion en tous points identique, ayant à son bord le même équipage et les mêmes passagers, réapparaît dans le ciel de New York. Dans la foulée du Double de Dostoïevski, l’oulipien, mathématicien et astrophysicien de formation Hervé Le Tellier nous offre un « page turner » à la mécanique parfaitement huilée, qui flirte ouvertement avec la science-fiction tout en n’ayant pas peur des questionnements métaphysiques et existentiels. Prix Goncourt 2020. Populaire et virtuose.

 

Christian Desmeules