«L'autre Rimbaud»: le bon et le mauvais Rimbaud

Frédéric et Arthur Rimbaud en communiants, 1866
Photo: Louis Eugène Vassogne Frédéric et Arthur Rimbaud en communiants, 1866

Largement ignoré des biographes et des exégètes, simple conducteur d’omnibus de la gare d’Attigny à l’hôtel d’Attigny, dans les Ardennes, on décrit le plus souvent Jean Frédéric Nicolas Rimbaud (1853-1911), le frère aîné du poète d’Une saison en enfer, comme un raté, un écervelé, le bon à rien de la famille.

Comment deux frères séparés d’une année seulement, ayant reçu la même éducation, fréquenté les mêmes écoles, qui ont grandi tous les deux sans père à l’ombre d’une mère rigide et toute-puissante, ont-ils pu se tourner le dos et connaître des destins aussi différents ?

Le génie précoce d’Arthur, son existence aussi brève qu’aventureuse,mais aussi les intrigues familiales et les manœuvres hagiographiques post-mortem auront laissé bien peu de place à ce frère nettement moins doué.

En entendant un jour sur France Culture l’écrivain Pierre Michon, auteur d’un Rimbaud le fils (Gallimard, 1991), évoquer un projet de livre avorté sur le frère méconnu du poète, David Le Bailly — qui ignorait même que le poète avait eu un frère — s’est dit qu’il tenait peut-être avec cet angle mort de la vie de Rimbaud un sujet en or.

L’autre Rimbaud, moitié roman biographique et moitié récit d’enquête à la tonalité journalistique, nous emmène derrière le mythe et fait revivre sous nos yeux l’histoire pas toujours reluisante de la famille Rimbaud.

Rupture familiale

Auteur de La captive de Mitterrand (Stock, 2014), sur le « secret d’alcôve devenu secret d’État » qui liait l’ancien président français et sa maîtresse Anne Pingeot, le journaliste David Le Bailly, qui aime fouiller dans l’ombre, part de la fameuse photo de Pâques 1866 où l’on voit Rimbaud en communiant. Une photo dont Frédéric a été effacé — comme on le fera à la belle époque de la censure des images en Union soviétique. L’original n’a refait surface qu’après une donation faite au Musée Rimbaud en 2012 par la fille d’André Gide.

Responsable de la « retouche » de cette photo, la sœur du poète, Isabelle, qui s’était érigée en gardienne de la mémoire de Rimbaud et qui a tout fait, semble-t-il, pour rayer Frédéric de l’histoire familiale. « Au point, écrit David Le Bailly, de faire supprimer toute allusion à son existence dans la correspondance africaine d’Arthur Rimbaud, qu’elle fit publier après la mort de celui-ci. Elle fut assistée dans cette entreprise par Paterne Berrichon, son époux, grand admirateur de Rimbaud avant d’en devenir le biographe le plus controversé. »

Pour Arthur, son frère Frédéric, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, demeure « un parfait idiot ». Et depuis l’Afrique de l’Est, l’ancien poète flatte et téléguide sa bourgeoise de mère, qui refuse fermement que l’aîné des Rimbaud, à presque trente ans, épouse Blanche Justin, la femme qu’il aime (une paysanne pauvre) et dont il attend un enfant. Prélude à une longue et coûteuse guérilla judiciaire qui va se solder par une rupture familiale sans appel.

« Je crois qu’il ne faut pas encourager Frédéric à venir s’établir à Roche, s’il a tant soit peu de travail ailleurs. Il s’ennuierait vite, et on ne peut compter qu’il resterait. Quant à l’idée de se marier, quand on n’a pas le sou ni la perspective ni le pouvoir d’en gagner, n’est-ce pas une idée misérable ? » lui écrivait-il le 22 décembre 1880, peu de temps après son arrivée à Harar, en Abyssinie, où il avait été chargé d’ouvrir un « comptoir » français d’import-export. Une sorte d’oasis après cinq années de vagabondages pendant lesquelles, écrira Verlaine, « on perd un peu sa trace ».

Certes, les femmes n’avaient jamais vraiment intéressé le poète défroqué, même si à l’heure des regrets il est permis de rêver. « Pour moi je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre, et même la langue de l’Europe », écrivait-il à sa mère en mai 1883, à l’aube de la trentaine, alors que son costume de marchand de café, d’ivoire et de plumes d’autruche lui colle de plus en plus à la peau.

Photo: Ed Alcock «L’autre Rimbaud», moitié roman biographique et moitié récit d’enquête à la tonalité journalistique de David Le Bailly, nous emmène derrière le mythe et fait revivre sous nos yeux l’histoire pas toujours reluisante de la famille Rimbaud.

Le mystère Rimbaud

Il est loin, le poète maudit, l’adolescent « insoucieux de tous les équipages ». Beaucoup plus loin que les 7000 kilomètres qui séparent Charleville-Mézières d’Aden, Arabie. Bel et bien visionnaire, malgré tout, lorsqu’il écrivait que « les mystiques élans se cassent quelquefois »… Alors que, sans le savoir, il aura enfanté à sa façon bien plus qu’en partageant ses chromosomes.

Au-delà de ce frère effacé des photographies officielles, Arthur Rimbaud reste encore l’un des plus grands mystères de la littérature française. Par la fulgurance de son œuvre et la façon dont il lui a ensuite tourné le dos, il est encore pour plusieurs la parfaite incarnation de la poésie.

La collection Bouquins vient de rééditer la biographie monumentale du poète signée Jean-Jacques Lefrère, un médecin lettré qui s’est adonné ici à une véritable dissection. Parue pour la première fois chez Fayard en 2001, c’est la biographie du poète qui fait toujours référence. À l’époque, déjà, Bernard Pivot avait vu juste : « Où Jean-Jacques Lefrère passe, les biographies ne repoussent pas. »

L’immense poète, inspiration de générations de rimbaldiens — de Paul Claudel à André Breton, Bob Dylan ou Patti Smith —, est mort d’un cancer des os à Marseille en novembre 1891, quelques mois après s’être fait amputer la jambe droite.

Frédéric Rimbaud, le vrai maudit d’une famille dont il est sans nouvelles depuis dix ans, rappelle David Le Bailly dans son fascinant roman-enquête, n’apprendra la mort de son frère, qui avait été pour lui « un très grand ami », qu’une semaine après son enterrement au cimetière de Charleville.

L’autre Rimbaud | ★★★ 1/2 | David Le Bailly, L’Iconoclaste, Paris, 2020, 372 pages // Arthur Rimbaud | ★★★★ | Jean-Jacques Lefrère, Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 2020, 1408 pages



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