La révolution de la télévision québécoise

«Pour moi qui suis née avec
Photo: Justine Latour «Pour moi qui suis née avec "Passe-Partout", qui ai grandi avec "Le temps d’une paix"», raconte Sophie Imbeault, l’histoire de la télé ressemble à celle d’une vie.

En 1955, Maurice Duplessis, premier ministre du Québec, s’indigne du fait que les émissions de télévision « éloignent les femmes de leurs cuisines à l’heure du souper » ! Voilà comment l’historienne Sophie Imbeault suggère finement ce que déclenche le nouveau média : une révolution. Elle écrit : « Il est même permis de se demander si René Lévesque aurait eu la carrière politique que l’on sait s’il ne s’était pas d’abord fait connaître à la télévision… »

Lévesque animait de 1956 à 1959 l’émission Point de mire sur l’actualité nationale et internationale, retirée des ondes à la suite de l’implication du journaliste dans la grève des réalisateurs de Radio-Canada. Bien qu’elle soit née en 1977, Sophie Imbeault a, dans Une histoire de la télévision au Québec, son ouvrage encyclopédique magnifiquement illustré, la clairvoyance de trouver, compte tenu du progrès sociopolitique, « mythique » l’émission, comme l’était d’ailleurs la grève qui y mit fin.

Le 6 septembre 1952, Radio-Canada inaugure officiellement à Montréal sa chaîne de télévision de langue française, CBFT, avec au début une diffusion minoritaire en anglais. L’historienne précise que c’était deux jours avant son pendant entièrement de langue anglaise à Toronto : CBLT. Détail étonnant ! La télévision n’était-elle pas anglo-saxonne par les émissions que l’on commençait à diffuser depuis déjà quelque temps aux États-Unis et en Grande-Bretagne ?

À l’inauguration, un téléthéâtre est présenté : un grand classique de l’Antiquité grecque, Œdipe roi, de Sophocle ! N’oublie-t-on pas le peuple ? Heureusement, La soirée du hockey (1952-2004) et des émissions pour enfants, comme Pépinot et Capucine (1952-1958), correspondront mieux au goût populaire. Mais il faudra attendre en 1961 la création de Télé-Métropole (ancêtre de TVA) pour que nombre d’émissions attirent le grand public.

Plus tard, d’autres chaînes enrichiront l’éventail télévisuel. « Pour moi qui suis née avec Passe-Partout, qui ai grandi avec Le temps d’une paix », raconte Sophie Imbeault, l’histoire de la télé ressemble à celle d’une vie. Si elle insiste sur l’événement que fut, en 1957, le téléthéâtre Un simple soldat, de Marcel Dubé, peut-on lui reprocher de ne pas assez célébrer le téléthéâtre En pièces détachées, de Michel Tremblay (1971) ?

Ce sommet sous-estimé de l’œuvre de Tremblay exprimera à son paroxysme, dans la révolution québécoise sentie par l’historienne, l’inachèvement tragique de l’essor national. Le personnage du psychopathe homosexuel, incarné par l’incomparable comédien Claude Gai, verra dans ses dérisoires lunettes noires un pouvoir invincible qui réparerait les échecs de sa famille et du Québec entier.

Mais n’est-ce pas vain, jugeraient les pessimistes, malgré l’espoir que suscite la riche histoire d’une télévision qui a jailli de notre langue et de notre sensibilité, toutes deux minoritaires en Amérique ?

Extrait d’«Une histoire de la télévision au Québec»

« Dès 1952, les réseaux créent des contenus originaux dans lesquels la population se reconnaît. Ce n’est donc pas un hasard si la télévision s’intègre si rapidement à l’identité québécoise. Depuis 1953, le téléroman façonne le paysage télévisuel. De La famille Plouffe aux Filles de Caleb, en passant par Les belles histoires des pays d’en haut et Le temps d’une paix, les téléromans rythmeront bien des soirées. »

  

Une histoire de la télévision au Québec

★★★ 1/2

Sophie Imbeault, Fides, Montréal, 2020, 536 pages