Découverte de la bibliothèque du curé Labelle

Passionnée par l’histoire colorée de ce colosse qu’était Antoine Labelle, le curé « roi du Nord », la chercheuse Dominique Beauregard a fini par retrouver une partie des livres de sa bibliothèque perdue. Ceux-ci nous aident à mieux situer la pensée du bouillant personnage.

Le légendaire personnage a vu sa postérité assurée en partie par la place que lui accorde Claude-Henri Grignon dans ses Belles Histoires des pays d’en-haut, une fiction déclinée, à la radio comme à la télévision, en de multiples incarnations.

Dominique Beauregard a parcouru, un à un, quelque 50 000 volumes empoussiérés, entassés dans une réserve où rien n’avait bougé depuis des années. Elle a fini par en extraire, aidée par son conjoint, plus de 130 livres anciens qui ont appartenu avec certitude au curé de Saint-Jérôme.

Si cette citoyenne ne les avait pas repérés « la plupart de ces ouvrages auraient été vendus ou dispersés » sans qu’on y prête attention, explique Linda Rivest, la directrice générale du centre Histoire et Archives Laurentides situé à Saint-Jérôme.

Ce centre d’archives privées s’enorgueillit désormais de posséder une portion de la bibliothèque de cette figure majeure de l’histoire du Canada français au XIXe siècle.

« On vient d’aller porter les livres à la société d’histoire de Saint-Jérôme », explique Dominique Beauregard au Devoir. « Ils ont passé près d’un an sur ma table, à être nettoyés et restaurés. » Un inventaire des volumes a aussi été dressé.

Comment Dominique Beauregard a-t-elle pu repérer ces livres et contribuer de la sorte à mieux nous faire comprendre les racines intellectuelles du curé Labelle ? Elle l’explique sans façon au Devoir. « J’avais lu qu’à son décès, en 1891, sa bibliothèque avait été léguée au séminaire de Sainte-Thérèse. J’ai décidé d’aller fouiller de ce côté. » Dans les années 1960, le séminaire s’est transformé en un cégep, le Collège Lionel-Groulx. Cependant, les livres sont restés là, entassés dans une réserve que personne ne fréquentait. « C’était beau. Il y avait des livres extraordinaires là-dedans. Mais il fallait identifier, dans cette montagne de livres accumulés, ceux qui avaient appartenu au curé Labelle. » Il lui a fallu passer 50 000 livres, un à un.

Ce fut une surprise pour le personnel du Collège Lionel-Groulx. « Quand je suis arrivée à la bibliothèque du collège pour la première fois en 2014, on ignorait que les livres du curé Labelle se trouvaient là. Et on s’apprêtait justement à élaguer tout ça, pour faire de la place… On avait besoin de l’espace. »

Les ouvrages retrouvés portent la marque du tonitruant curé sous la forme d’un tampon humide qui tient lieu d’ex-libris. Ce tampon indique un propriétaire : le « curé de Saint-Jérôme ». D’autres portent tout simplement la signature à la plume d’Antoine Labelle.

Buies et compagnie

Dans le lot, des livres de son fidèle ami Arthur Buies, avec qui il forme un duo improbable. « J’aurais aimé trouver un exemplaire de La Lanterne », le journal anticlérical et avant-gardiste auquel se dévoua Buies. « Je suis certain qu’il le possédait. »

On trouve aussi, poursuit Dominique Beauregard, des ouvrages dédicacés, dont un livre de son ami Onésime Reclus, connu pour être l’inventeur du mot francophonie. Il était le frère du géographe et anarchiste Élisée Reclus. De ce dernier, la bibliothèque d’Antoine Labelle comprenait son célèbre traité de Géographie universelle.

« Il se trouve dans tout ça plusieurs traités de théologie, mais aussi des ouvrages sur la guerre, la guerre de Sécession, Napoléon, les conflits avec les rois de ce monde à travers l’histoire. Plusieurs ouvrages aussi sont consacrés à la science, la chimie, l’histoire, la géographie. Il a lu sur les sociétés secrètes, les francs-maçons, dont on va jusqu’à l’accuser un jour de faire partie. »

Photo: Histoire et Archives Laurentides Antoine Labelle et Arthur Buies formaient un duo improbable.

Le curé Labelle aimait lire, poursuit Dominique Beauregard. « Il était assez érudit. On ignore combien de livres comptait sa bibliothèque. Il n’avait sans doute pas la bibliothèque d’un Louis-Joseph Papineau, laquelle comptait plus de 2000 ouvrages. Mais pour l’époque, ce devait être une bibliothèque importante, au Québec. »

Parmi les titres de l’inventaire, on trouve aussi une Histoire des enfants abandonnés et délaissés, une étude sur la protection de l’enfance ; une anthologie de Shakespeare ; une histoire de la littérature du jésuite Joseph Broeckaert ; Les exploits d’Iberville par Edmond Rousseau ; l’Histoire de Gil Blas par Lesage ; le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet. Le curé Labelle lit aussi, depuis le temps de ses études, les écrits de Joseph de Maistre, écrivain extraordinaire qui apparaît haut dans le ciel sombre des opposants à la Révolution française.

On trouve aussi divers livres en lien avec l’histoire du Canada. Il se trouve là une vie du métis Gabriel Dumont, le compagnon d’armes de Louis Riel. Le curé possédait également des œuvres de Faucher de Saint-Maurice, cet étonnant écrivain né à Québec qui partit combattre au Mexique sous les couleurs de l’armée française.

Parmi ses livres, on trouve encore les œuvres complètes de saint Augustin, de même que plusieurs ouvrages sur le protestantisme, ainsi que des ouvrages en latin comme en anglais.

Le roi du Nord

Il aura fallu pratiquement quatre ans de travail épisodique à Dominique Beauregard pour venir à bout, à force de patience, de cette montagne de livres où se trouvaient, bien cachés et oubliés, les ouvrages portant la marque d’Antoine Labelle, le « roi du Nord », comme on l’appelait.

« Ce n’était pas du tout un curé ordinaire », insiste Dominique Beauregard en parlant de cet homme d’Église qui, pour mener à bien ses entreprises, était allé jusqu’à passer outre la volonté de son évêché en s’adressant directement à Rome.

En 2012, Dominique Beauregard avait racheté d’un collectionneur des livres ayant appartenu au célèbre curé hors norme ainsi que des lettres de sa main. « Ces livres se trouvaient dans un autre séminaire, du côté de Québec. Ce qui veut dire que des prêtres, au fil du temps, ont dû emprunter des livres qui avaient appartenu au curé Labelle. Il doit y en avoir encore un peu partout. J’en suis convaincu. »

Une trajectoire

Né en 1833 au milieu des rues bordées d’ormes de Sainte-Rose, aujourd’hui un quartier de Laval, Antoine Labelle est le fils unique d’un cordonnier. Il va étudier au séminaire de Sainte-Thérèse. La prêtrise, une voie royale pour échapper à la modeste condition des siens, s’ouvre à lui. Il n’en demeure pas moins un homme du peuple, très attaché au monde d’où il est issu.

Ordonné prêtre en 1856 après un séjour au grand séminaire de Montréal, il enseigne ensuite le français et le latin. Il est envoyé dans quelques paroisses pauvres, près de la frontière américaine. Est-ce là-bas qu’il prend mieux conscience de l’exode massif des siens vers les usines de la Nouvelle-Angleterre ? Il va, en tout cas, être lui-même tenté de devenir curé d’une paroisse aux États-Unis. Cependant, il se retrouvera plutôt dans cette région que l’historien François-Xavier Garneau a désignée pour la première fois, en 1845, sous le nom de Laurentides. En ce pays, Labelle met sur pied un projet de colonisation capable, croit-il, de contribuer à arrêter la saignée de la population vers les États-Unis, en accord avec une vision providentielle de la foi catholique.

Labelle espère ainsi, comme il l’écrit, en arriver à la « la plus grande victoire que jamais nation ait accomplie : conquérir [ses] conquérants ! » c’est-à-dire renverser les effets de la conquête militaire, dans une « revanche de Montcalm » à saveur économique et terrienne.

Labelle voit dans les Laurentides des terres vierges, regorgeant de richesses forestières et minières. C’est faire fi, comme dans bien des projets coloniaux, du fait que ce territoire est déjà occupé par des Autochtones. Labelle fera plus de 45 voyages, à pied et en canot, pour explorer la région.

L’élan colonisateur favorise l’expansion du chemin de fer. À cette fin, explique Dominique Beauregard, le curé Labelle avait même écrit au prince Jérôme-Napoléon, le cousin de l’empereur Napoléon III. Labelle espérait que le tracé ferroviaire puisse être sous contrôle d’un consortium franco-québécois.

Un héros populaire

Remarqué pour son franc-parler et pour ses soutanes peu soignées, le curé Labelle se fait écouter partout, y compris en France, où il fait forte impression par sa truculence. Il va parcourir l’Europe pour favoriser l’immigration francophone.

Antoine Labelle sait aussi produire des coups d’éclat qui marquent les esprits chez lui. Le 18 janvier 1872, il prend par exemple la tête d’un cortège de 80 traîneaux, chargés de bois de chauffage, afin de se rendre approvisionner les gens de Montréal qui meurent de froid. Ce sauvetage des démunis a pour but de convaincre des hommes d’affaires de construire un chemin de fer pour desservir le Nord. Lorsqu’il arrive à Montréal, Labelle est accueilli en véritable héros.

En 1884, on va même l’autoriser à lancer, au bénéfice de ses efforts de colonisation, une loterie nationale. Le « roi du Nord » sera même, en raison de son immense popularité, coopté en politique chez les libéraux, lui qui avait soutenu les conservateurs. Le premier ministre Honoré Mercier en fait le prestigieux sous-commissaire de son ministère de l’Agriculture et de la Colonisation.

Personnage hors norme, encore plus inclassable peut-être que son excellent ami Arthur Buies, le « roi du Nord » n’a cessé de fasciner. Mais l’Église finira par avoir raison de lui. Il souhaite alors tout abandonner, quitter sa cure, et partir vivre en Europe pour de bon. Il n’en aura pas le temps : après qu’Honoré Mercier eut refusé sa lettre de démission, le 27 décembre 1890, il meurt à Québec, dans la nuit du 3 au 4 janvier suivant.

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