Jacques Goldstyn, fin tricoteur d’histoire

Jacques Goldstyn confie que «Le tricot» est sans aucun doute son album le plus personnel. 
Photo: La Pastèque Jacques Goldstyn confie que «Le tricot» est sans aucun doute son album le plus personnel. 

La petite Madeleine se fait offrir un foulard tricoté par sa grand-mère à partir de restants de laines ayant servi à habiller les membres de sa famille. De l’angora pour le châle de mariage de tante Thérèse, un bout de shetland kaki pour le foulard de l’oncle Henri parti à la guerre, une laine bleu blanc rouge pour des tuques de hockey comme celle de Jacques Plante. Précieux cadeau, ce Tricot imaginé par Jacques Goldstyn, et tout juste paru à La Pastèque, est une ode au souvenir et porte l’espoir d’une continuité.

C’est en pensant d’abord à sa mère, qui a immigré ici à l’âge de 24 ans, mais aussi à ses tantes, qui tricotaient beaucoup, que l’idée de cet album s’est développée dans la tête du prolifique auteur jeunesse. « Quand elle était jeune, ma mère habitait dans un petit village breton, elle gardait les vaches et s’ennuyait. Alors, ma grand-mère lui a dit : “regarde, tant qu’à rien faire, tricote donc”. » Mais pour cela, elle a d’abord dû apprendre à détricoter, précise l’auteur et illustrateur au bout du fil : « On lui a donné des tonnes de chandails, des foulards, et elle a appris. »

Visiblement ému par l’histoire de sa famille, et plus particulièrement par ce legs, Goldstyn évoque à travers l’album la préciosité et la fierté entourant l’héritage laissé par ses parents, sa mère bretonne, mais aussi son père parisien d’origine juive polonaise. Les différents lieux présentés dans Le tricot témoignent de cet attachement, notamment dans le passage dans lequel on peut voir la petite Madeleine traverser une ville ornée de différentes enseignes en langue étrangère. « Ces mots font partie de l’histoire de ma famille », résume l’auteur, ému.

Comme akrinq, qui veut dire « rien du tout ». Ou yontef qui veut dire « la fête » ou alors korkidu, le juron que sa mère lançait. « Kor veut dire crotte, ki veut dire chien et du, c’est noir. C’est un juron très célèbre en Bretagne et, quand ma mère disait ça — elle qui ne sacrait jamais —, il fallait aller se cacher parce que c’était grave », raconte Goldstyn. Il y a donc beaucoup de clins d’œil à la famille dans cet album. Que l’on peut aussi retrouver ailleurs dans d’autres œuvres de l’auteur, notamment sur la couverture de l’album Les étoiles — pour lequel il vient de remporter le prix TD — où apparaît la boutique Korkidu.

Prendre le temps

Le tricot, c’est aussi et surtout un conte sur le temps qui passe et la transmission. Sur l’importance de prendre soin des souvenirs, mais aussi sur la qualité qui permet de savoir apprendre et, surtout, de transmettre un savoir. Créer et se donner le temps de le faire. « À un moment donné, il faut éteindre la télévision, réduire les minutes passées sur Internet. Et là, on découvre qu’on a plein de temps pour faire toutes sortes de choses. Se mettre au tricot, au dessin, à la musique… Ça, c’est de l’apprentissage. C’est une fierté de créer quelque chose et de l’offrir », raconte l’auteur.

À une époque où tout ce que l’on nous propose sur le Web a l’air parfait, où tout est beau, il lui apparaît encore plus important de valoriser cette idée du partage des connaissances. « On va dans un magasin pour acheter des mitaines, oui, elles seront parfaites mais elles sont fabriquées à Singapour, et ça n’aura rien à voir. Il n’y a pas d’âme là-dedans tandis qu’une tuque, un bonnet, un foulard fait par quelqu’un qui t’aime, on ne peut pas le jeter. J’ai des foulards tricotés par ma mère, complètement élimés, mais je les garde. C’est précieux. »

Jacques Goldstyn souligne par ailleurs cette impression de retour à l’essence, à ce besoin de fabriquer soi-même les choses. « Je pense qu’on récupère ça aujourd’hui. Peut-être qu’on est tombés un moment donné dans des modes où il fallait acheter des trucs tout faits. Mais là on revient à des formes d’artisanat. C’est une bonne chose. On voit ça pour la céramique, la couture, entre autres. » L’auteur croit d’ailleurs que le confinement a participé au développement de cette conscience sociale, à la popularité croissante de l’achat local et au désir de fabriquer soi-même ce dont on a besoin. Et au bout du compte, « faire son pain, tricoter, apprendre à dessiner fait naître, dit-il, un grand sentiment de fierté ».

Pour la suite du monde

L’auteur confie que Le tricot est sans aucun doute son album le plus personnel, dans lequel il évoque avec sensibilité la beauté du partage des connaissances. Il y a bien sûr plusieurs clins d’œil à l’histoire du Québec, que l’on prend plaisir à débusquer tout au long de la lecture, et le fil de la vie qui se déroule à travers la laine de la fillette. Mais il y a aussi et surtout cette grand-mère qui lui rappelle sa mère, Marie-Thérèse, décédée il y a quatre ans.

« Bien qu’elle ait toujours apprécié la modernité des choses, c’est drôle parce qu’elle était en même temps restée très paysanne. Quand je faisais un potager, elle venait m’aider et retrouvait ses gestes, son naturel. Elle était tirée à quatre épingles et entrait dans le potager, penchée, et me montrait comment faire. J’éclatais de rire parce que ça contrastait tellement avec la dame bien habillée. Elle n’avait pas perdu ces réflexes-là. »

Quand on peut transmettre quelque chose, c’est précieux, il faut en faire une fierté, croit Jacques Goldstyn. « Tout le monde ne sera pas un grand chanteur, un grand artiste, mais laisser une trace c’est important. Après on peut se souvenir de cette personne à travers un livre de recettes, un petit meuble ou un foulard ! »


À voir en vidéo

Le tricot

Jacques Goldstyn, La Pastèque, Montréal, 2020, 80 pages