«La menthe et le cumin»: la mémoire dans les papilles

Cette chronique d’une immigration heureuse, signée Pascale Navarro, pourra aussi être lue comme une lettre d’amour à ce Québec chaleureux et accueillant — un Québec idéal — où le nouvel arrivant est instantanément considéré en ami et convié à casser la croûte.
Photo: Louise Savoie Cette chronique d’une immigration heureuse, signée Pascale Navarro, pourra aussi être lue comme une lettre d’amour à ce Québec chaleureux et accueillant — un Québec idéal — où le nouvel arrivant est instantanément considéré en ami et convié à casser la croûte.

« Il n’y a rien de banal dans le geste de vouloir faire plaisir à quelqu’un qu’on aime en lui préparant à manger. C’est tout le contraire », écrit la journaliste et essayiste Pascale Navarro dans La menthe et le cumin, son premier livre n’appartenant pas au genre de l’essai, une célébration de la force des gestes du quotidien, d’apparence banale, qui solidarisent les membres d’une même famille ou d’une même communauté.

C’est qu’il est moins question dans ces « récits d’enfance et de cuisine » d’art culinaire à proprement parler — ce qui ne veut pas dire que vous ne saliverez pas à plusieurs reprises — que de la relation étroite qu’entretiennent papilles et mémoire, a fortiori chez ceux qui, comme son père et sa mère, ont vécu l’exil.

Les pieds-noirs

D’origine espagnole, italienne et française, les parents de Pascale Navarro naissent au Maroc, sous protectorat français.

Ils font partie de ceux que l’on appelle les pieds-noirs, une culture forcément composite, pétrie d’influences diverses, ayant la grâce d’élégamment s’amalgamer dans le creuset d’une gastronomie riche.

L’autrice de Femmes et pouvoir : les changements nécessaires. Plaidoyer pour la parité (Leméac, 2015) a six ans, en avril 1968, lorsque sa famille s’installe au Québec. Les repas deviennent dès lors chez les Navarro, comme chez tant d’immigrants, ce repère réconfortant, au cœur d’une société qu’ils devront découvrir.

En une série de chapitres brefs, Pascale Navarro cueille donc au fond de sa mémoire d’attendrissants souvenirs de jeunesse, instantanés de vie montréalaise qu’elle imbibe, comme on trempe un morceau de pain au fond d’un plat en sauce, du goût et du parfum des mets composant le livre de recettes familiales. Mitonner le même gâteau que celles qui l’ont précédée lui permet à la fois de s’inscrire profondément dans le temps et de l’abolir.

« Toutes ces thérapies, tout cet engagement féministe pour en arriver à soigner ses colères avec de la pâtisserie… ? Mais oui. Car ce qui me guérit chaque fois et me réconforte, c’est le souvenir de ma famille. C’est penser que tata Hélène préparait aussi ce gâteau, et qu’elle attendait, comme moi, au milieu de la cuisine […] »

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Malgré la perspective très personnelle qu’épouse Pascale Navarro, c’est néanmoins avec une grande pudeur, qui confine parfois à l’esquisse, qu’elle trace le portrait de ses proches et inventorie les valeurs que ses parents lui auront transmises par le biais de la nourriture, alors que la découverte de chaque nouvelle saveur devient comme un petit séjour à l’école de l’émerveillement.

Cette chronique d’une immigration heureuse pourra aussi être lue comme une lettre d’amour à ce Québec chaleureux et accueillant — un Québec idéal — où le nouvel arrivant est instantanément considéré en ami et convié à casser la croûte.

Avec un mélange de mélancolie douce, d’humour fin et de palpable gratitude, La menthe et le cumin témoigne ainsi moins d’une volonté de fixer une culture en cataloguant les traditions qui la composent, que d’un désir de chanter la nature magnifiquement mouvante de toute culture, en mettant en lumière une série de gestes intimes mille fois répétés, et chargés d’émotions, qui survivront tant et aussi longtemps que d’autres générations y trouveront de quoi se nourrir le ventre et le cœur.

L’autrice sera présente en virtuel du 12 au 20 novembre et participera au Cabaret Journaux intimes et récits le dimanche 15 novembre à 20 h au SLM.

 

La menthe et le cumin

★★★

Pascale Navarro, Leméac, Montréal, 2020, 104 pages