«L’historiographe du royaume»: l'exil et le royaume

Maël Renouard est un ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie et ancienne «plume» de François Fillon à l’époque où il était premier ministre français.
Photo: JF Paga Maël Renouard est un ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie et ancienne «plume» de François Fillon à l’époque où il était premier ministre français.

Marocain d’origine modeste, mais élève brillant, Abderrahmane Eljarib (un personnage fictif) raconte avoir été placé à l’âge de quinze ans au Collège royal marocain dans la même classe que le prince Moulay Hassan, l’aîné des fils du roi Mohammed V.

Accédant au trône en 1961 sous le nom de Hassan II, le nouveau roi va nommer son ancien camarade de classe « gouverneur académique de Tarfaya et des territoires légitimes ».

Pour le narrateur de L’historiographe du royaume, qu’on expédie du même coup à 900 kilomètres à vol d’oiseau au sud de Rabat, la capitale du royaume marocain, il s’agit d’un exil autant que d’un bannissement. À la limite du pays, entre le désert et l’océan, l’homme va passer sept longues années installé dans un ancien fortin occupé encore trois ans plus tôt par des militaires espagnols.

« J’étais en même temps le gardien de ma prison et son seul occupant. » À l’endroit même où Antoine de Saint-Exupéry avait écrit son premier roman, Courrier Sud, après y avoir été posté comme chef de l’aérodrome français en 1927. Un épisode qui n’est pas sans faire penser au Désert des Tartares (Buzzati) ou au Rivage des Syrtes (Gracq).

Dans cette « prison à ciel ouvert », au gré des exigences un peu creuses de sa mission et des parties d’échecs avec le directeur de l’école locale, l’homme aura tout le temps de méditer sur sa « défaveur ». Jusqu’à sa nomination surprise en 1968 comme historiographe du Royaume (une « charge au nom poétique », estime-t-il, proche de celle occupée par Racine et Boileau sous Louis XIV) et son retour en grâce à Rabat.

Sans états d’âme, le roman nous laisse entrevoir, comme il se doit, l’économie aussi subtile que complexe du despotisme, faite de faux pas, de rumeurs, de flatteries, de « procédures mystérieuses », de ballets chorégraphiés des courtisans et de bourse des réputations. « Je fus en grâce autant qu’en disgrâce », résumera simplement cet ancien conseiller du roi.

Le récit qui se déroule de 1940 à 1972 évoque le (réel) coup d’État avorté du 10 juillet 1971, mais s’arrête au seuil des « années de plomb » marocaines, une période du règne d’Hassan II marquée par la violence et la répression contre les opposants politiques.

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Un roman érudit et tout en finesse, plein de contes orientaux, qui prend aussi parfois des allures de pastiche des célèbres mémoires de Saint-Simon (1675-1755), consacrés à la fin du règne de Louis XIV. Dans un « style de chancellerie », c’est une plongée par moments fascinante dans les coulisses d’une monarchie assiégée.

Ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie de 41 ans, ancienne « plume » de François Fillon à l’époque où il était premier ministre français, Maël Renouard, Prix Décembre en 2013 pour La réforme de l’opéra de Pékin, n’aurait jamais mis les pieds au Maroc — ce que l’absence d’épaisseur « physique » ou d’ambiance plus naturaliste, sous le vernis d’une érudition un peu froide, semble confirmer.

Épargné pour le moment d’une interdiction de distribution au Maroc et figurant parmi les finalistes du prix Goncourt 2020, L’historiographe du royaume a vite trouvé des appuis — notamment de l’écrivain franco-marocain Tahar Ben Jelloun (Prix Goncourt pour La nuit sacrée en 1987), qui évoque un « roman passionnant, tant la véracité du récit est énorme ».

L’historiographe du royaume

★★★ 1/2

Maël Renouard, Grasset, Paris, 2020, 336 pages