Le sel sur la table

Photo: Pixabay

Je suis au Mexique sur Zoom

Je parle à Victor

Il est étudiant à l’Universidad Nacional Autónoma de México

Il a traduit l’un de mes poèmes

Victor me parle de la fête des Morts

Il me dit qu’il s’ennuie ici

Je suis à Moncton sur Zoom

Je donne un atelier de poésie

Je ne me reconnais pas dans la caméra

Je ne reconnais pas mes bibliothèques derrière moi

Je ne reconnais pas mes livres

Pourquoi j’ai acheté ces livres ?

Le soleil sur Zoom ce n’est pas le soleil

C’est autre chose

C’est quelque chose qu’il faut voir en vrai

Sur Zoom

Tout est pâle

On pense que c’est un gros flocon mais c’est le sel sur la table

Il n’est pas encore midi

C’est déjà la fin du monde

Ma tête se promène au ralenti dans l’écran

J’entends ton rire

Ton rire qui bogue sur Zoom

J’ai le temps de l’attraper à une main

Sans regarder ce que je fais

Chaque séance sur Zoom est un petit film que je réalise

Un rôle que je me donne

Et c’est toujours la même fin

J’explique quelque chose et je meurs heureux

Un élève ne comprend pas ma question

La connexion Internet est mauvaise

Je répète :

Tu dois écrire « Je suis »

et ensuite tu dois écrire le nom d’un héros

Ton héros à toi

La mauvaise connexion du soleil

La lumière dans mes ongles

Moi, c’est Gandhi

Toi, c’est qui ton héros ?

Il réfléchit

Il dit : Iron Man

Deux autres étudiants lèvent leurs mains

La main gauche s’en va à droite

La main droite ne sait pas ce qu’elle fait ici

L’atelier se termine

L’enseignante me remercie

Elle s’adresse aux élèves dans le soleil :

Qu’est-ce qu’on dit les amis ?

J’entends tous les élèves dirent en chœur : Merci Jean-Christophe !

Je sors prendre l’air

Je marche dans la rue

Le vent me soulève

comme un vieux sac de plastique

J’atterris sur le capot d’une voiture

Je murmure à la conductrice :

Je m’excuse

Je m’excuse

Il y a une lumière dans mon plexus

Je ne connais pas cette lumière

Je dois me dépêcher

J’ai un autre rendez-vous

Je dois être à Saint-Hyacinthe pour 15 h sur Zoom

Je dis aux étudiants :

Vous devez écrire

Ton pied dans ta sandale c’est déjà beaucoup

Il y a un gars au fond de la classe qui ne comprend pas

Il lève sa main

Il fait tomber sa main

Il oublie sa question

Je cours me verser un verre d’eau

Je reviens

Plus personne n’est là

Ils sont tous écœurés de la poésie

Je les comprends tellement

Les étudiants réapparaissent

L’atelier se termine par des rires

Ils me remercient

comme si j’avais trouvé le remède de tous les cancers de la COVID

On ouvre notre ordinateur

On trouve un ami à qui parler

On pleure avec cet ami

On se connecte à nouveau

On rit des mauvaises connexions

Soy el fantasma cobarde

Je suis le fantôme chicken

Le fantôme des Zooms

Je n’ai pas assez d’argent pour hanter une maison

Je vais hanter un ordinateur

J’écrirai des petits bouts de poèmes :

Dans tes yeux il y a 100 000 fleurs sauvages à laver

Je serai utile

Je t’écouterai

Je te passerai le sel sur la table.

L’auteur sera au Salon du livre en virtuel du 12 au 20 novembre.