Retour sur les premières semaines de pandémie à Wuhan

Aujourd’hui, alors qu’elle affirme ne plus compter aucune infection sur son territoire, la Chine «clame sa victoire contre le virus et contre le monde, devant un Occident qui se désagrège», dit Alexandre Labruffe. «L’atmosphère est plus détendue à Wuhan que quand je suis parti en janvier», dit-il.
Photo: Ng Han Guan Associated Press Aujourd’hui, alors qu’elle affirme ne plus compter aucune infection sur son territoire, la Chine «clame sa victoire contre le virus et contre le monde, devant un Occident qui se désagrège», dit Alexandre Labruffe. «L’atmosphère est plus détendue à Wuhan que quand je suis parti en janvier», dit-il.

Début janvier, alors que la Chine venait de reconnaître l’existence d’une épidémie de COVID-19, Alexandre Labruffe, attaché culturel en Chine et écrivain français, rencontre, à Wuhan, Jean-Claude C., un virologue français travaillant au fameux laboratoire de virologie P4.

« Il confirme que les chiffres sont sous-estimés, oui, petit rictus en coin, affirme qu’on oublie quelque chose dans cette histoire », écrit Labruffe dans son récit Un hiver à Wuhan, un récit ironique et éclaté qui vient de paraître chez Gallimard, dans la collection Verticales. À l’époque, les autorités chinoises ne reconnaissaient à Wuhan que 41 cas de COVID-19, alors que l’Imperial London College les estime à 2000.

Le quelque chose qu’on « oubliait », ce sont les porteurs sains, ces porteurs asymptomatiques dont on ne reconnaîtra le rôle majeur dans la propagation de la pandémie que plusieurs mois plus tard, lorsqu’elle se sera dispersée à travers le globe.

Même de retour en France, alors qu’il s’inquiète de voir sa fille malade après avoir été en contact avec lui, Alexandre Labruffe se fait répondre par le réseau de la santé que les porteurs sains du virus de la COVID-19 n’existent pas. « On me prenait pour un fou », raconte-t-il en entrevue. À l’époque, les tests n’étaient pas accessibles en France pour déceler la COVID-19, explique Alexandre Labruffe. Et les contrôles frontaliers dans les aéroports français étaient minimaux.

Alexandre Labruffe connaît bien la Chine, où il a vécu plus de dix ans. Il y est allé pour la première fois en 1996, en tant que contrôleur de qualité de produits français made in China. Il y a quelques jours à peine, il était encore à Wuhan, où il est retourné vivre en juillet dernier. Il fait le récit d’une Chine inquiétante, « paradis des marketeurs qui rêvent d’une humanité qui consomme, qui produit et qui ne pense pas ». Une Chine qui rêve de déclasser les États-Unis en tant que première puissance mondiale, comme « un esclave veut dépasser un maître », dit-il, dans les domaines des technologies, de la surveillance et de l’intelligence artificielle. Un pays, par exemple, où un robot peut venir cogner à la porte de votre chambre d’hôtel pour vous offrir une bouteille de bière.

Pollution létale

« Cela fait 30 ans que la Chine est l’atelier et le dépotoir du monde, où la déforestation a une incidence sur les populations animales et humaines », dit Labruffe en entrevue. Un pays où la croissance économique exponentielle s’est élevée au prix de catastrophes écologiques et sanitaires : de la pollution généralisée de l’air, des sols et de l’eau.

Or, cette pollution fragilise la résistance de l’être humain aux virus divers. La pollution facilite le transport des virus, qui y sont maintenus à hauteur d’humain, plutôt que de s’élever dans l’atmosphère.

Alexandre Labruffe se défend d’être complotiste. Il dit cependant en entrevue croire que l’Organisation mondiale de la santé a été « complaisante envers la Chine », dont elle n’a pas exigé de comptes rendus détaillés. Lui qui a été autrefois contrôleur de la qualité en Chine écrit d’ailleurs qu’« un laboratoire en Chine, c’est du napalm à retardement ».

Cela fait 30 ans que la Chine est l’atelier et le dépotoir du monde, où la déforestation a une incidence sur les populations animales et humaines

 

La Chine qu’il décrit est un pays « où la dissonance est détestée », dit-il. Et Wuhan, ville close, le journal de l’écrivaine chinoise Fang Fang, qui vient d’être traduit en français chez Stock, fait la même démonstration. L’autrice, âgée de 64 ans et dont l’œuvre littéraire est reconnue en Chine, y raconte les trois mois de confinement de Wuhan, entre janvier et mars 2020. Là encore, il y a dénonciation d’une dissimulation de la réalité au détriment de la santé, notamment du fait que le virus était transmissible « d’homme à homme ».

« Ces experts qui jouent les grands seigneurs ont fait preuve de négligence en assenant avec légèreté la conclusion que “le virus ne se transmet pas d’homme à homme. Nous maîtrisons la situation” », écrivait-elle le 30 janvier dernier.

Dans le Wuhan qu’elle décrit, des personnes atteintes de COVID-19 errent dans les rues à la recherche d’un hôpital pour se faire soigner, alors que les services de santé sont débordés et manquent d’équipement.

Traîtresse

Fang Fang ne se considère pas comme une dissidente. Elle est pourtant considérée comme une traîtresse par les ultranationalistes chinois, pour avoir tenu ce journal qui ternissait selon eux l’image de la Chine. Certains lui ont demandé de prouver publiquement « qu’elle n’était pas un laquais au service de l’Amérique ».

Aujourd’hui, alors qu’elle affirme ne plus compter aucune infection sur son territoire, la Chine « clame sa victoire contre le virus et contre le monde, devant un Occident qui se désagrège », dit Alexandre Labruffe. « L’atmosphère est plus détendue à Wuhan que quand je suis parti en janvier, dit-il. La moitié de la population porte le masque. » Mais plusieurs des gens qui portent les masques, dit-il, ne font pas totalement confiance aux données gouvernementales.

Récit aux accents volontairement préapocalyptiques, d’un « témoin d’un monde halluciné », le livre d’Alexandre Labruffe n’est cependant pas rassurant. Il décrit la Chine comme une « bombe à retardement écologique et sanitaire », inscrite dans une logique de productivité, qui fait écran à ses conséquences, jusqu’à ce que, peut-être, une pandémie nous ouvre les yeux.

Un hiver à Wuhan / Wuhan, ville close

Alexandre Labruffe, Gallimard, Paris, 2020, 128 pages / Fang Fang, Stock, Paris, 2020, 380 pages