«Fais de beaux rêves»: macabre maternité

Photo: Boréal, photomontage Le Devoir

Dans L’arrache-cœur, de Boris Vian, Clémentine, mère des « trumeaux » Noël, Joël et Citroën, imagine le pire qui pourrait arriver à ses fils et se contraint elle-même à vivre des situations dégradantes ou périlleuses afin d’éviter qu’il ne leur arrive malheur. Dans ce roman fantaisiste, les obsessions morbides maternelles entraînent parfois des scènes tout à fait loufoques. Or, dans Fais de beaux rêves, de la poète Virginie Chaloux-Gendron (Cerises de terre, Le Noroît), la jeune mère narratrice nous entraîne avec elle dans un douloureux vortex où elle risque à tout moment de perdre pied avec la réalité.

« Chaque jour, je te tue pour faire face au pire, j’en fais une doctrine. Tu es là, mais pour combien de temps ? J’appelle le drame à venir en y pensant, en le prévoyant. Je lui ouvre la porte en trouvant les mots justes pour l’imaginer, pour qu’il se construise un cadre et tombe dans le réel jusqu’à nous. »

Maladie incurable, noyade, électrocution, accident de vélo, d’auto : autant de manières de mourir qu’elle imagine pour son fils à qui elle exprime à la fois son amour inconditionnel et sa honte de ne pas avoir désiré être mère dans cette suite de fragments aux accents poétiques. Tandis qu’elle s’adresse à ce fils bien-aimé, la narratrice trace un portrait peu complaisant du père de l’enfant, qu’elle traite carrément de loser, et règle en quelque sorte ses comptes avec son père, « qui officie à titre de clown dans le grand cirque médiatique québécois ».

Fille d’une mère quasi absente qu’elle apprend à redécouvrir, elle lutte férocement pour ne pas être condamnée à ne jouer que le rôle de mère aux yeux de la société en s’entêtant à poursuivre ses études en littérature à l’Université Laval. Dévoilant ses fantasmes les plus sanglants, la narratrice passe de la première à la troisième personne d’une phrase à l’autre, d’un paragraphe à l’autre.

« Un léger glissement s’opère, à mon insu un flottement s’installe entre celle que je suis et la mère que je deviens. Je me dédouble, me décale, ne sais plus par quel pronom me prendre. »

En équilibre entre la fiction et la réalité, Virginie Chaloux-Gendron signe un premier roman qui nous happe dès les premières et où la violence des mots n’a d’égal que l’amour de cette mère pour son enfant.

Fais de beaux rêves

★★★

Virginie Chaloux-Gendron, Boréal, Montréal, 2020, 214 pages