Le dragon (3/3)

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À la télé
Je regarde
La Pat’Patrouille
pendant mon
traitement
intraveineux
La moitié
de mon visage est engourdie
Le chien vert a sauvé
Deux ours polaires.

***

J’ouvre
toutes les portes
avec un pied-de-biche
Une porte fermée ?
Pied-de-biche
Une porte ouverte ?
Pied-de-biche
Une douleur au foie ?
Pied-de-biche
Un murmure
Un jardin
Un homme qui ne m’aime pas
Le manteau d’hiver que je porte
en septembre
Pied-de-biche
Yung Chung
Mon infirmière clinicienne
entre dans le bureau
Je la connais
depuis longtemps
depuis mes dix-huit ans
Yung Chung
me demande quelle est
mon humeur sur dix
Je n’ai pas la réponse
Je vais sur mon téléphone
L’algorithme me dit que
mon humeur est à six
Pied-de-biche
Mon nom sur la liste d’attente
pour une greffe de poumons
Les quinze kilomètres de vélo
que je parcours sans regarder
derrière moi
Les quinze autres kilomètres
de vélo
que je ne suis pas capable
de faire pour revenir chez moi
Mon père que j’appelle
Mon père qui vient me chercher
en voiture
Et le vélo qui ne veut pas
entrer dans le coffre
L’algorithme ne l’avait pas vu
venir ça
Yung Chung qui m’annonce
une mauvaise nouvelle
Yung Chung qui me quitte
Qui change de poste
Qui travaillera dans le centre
des naissances
Un département plus joyeux
Moins triste que la Fibrose kystique
L’algorithme ne le sait pas ça
que j’ai vu mon premier arbre
d’automne
Des feuilles jaune orange
On peut se baigner dedans
Avec un peu de pratique
On peut se baigner dedans
C’est des lacs
Des lacs avec des tiges
Des lacs qu’on racle au râteau
Des petits lacs en montagnes
sur le terrain en avant
On peut sauter dedans
On peut vivre comme si c’est
la dernière fois
On peut entendre le bruit
de nos manteaux crier
On peut entendre nos épaules
se toucher
Et les morceaux de feuilles collées
sur ton manteau
Ma retraite n’existe pas
Ma retraite c’est les morceaux
de feuilles dans tes cheveux
Les morceaux qui ne tombent pas
Tu me demandes de les enlever
Je prends mon temps
Un morceau à la fois
L’algorithme ne le sait pas ça
Tes cris de joie
Ton fou rire
Ta façon de me regarder
L’algorithme ne le sait pas ça
Les flèches qu’on me lance
Elles sont plantées partout
Dans mes jambes
Et mes bras
Et ma tête
Je me promène avec
une dizaine de flèches
dans ma tête
Je ne connais pas le nombre exact
Je ne prends pas le temps de les
compter
Je les lave au shampoing
Elles sentent bon
L’algorithme le sait ça
Yung Chung
me dit de ne pas pleurer
Toutes les fois où je l’ai appelée
en panique
par un effet secondaire
Une toux
Un point au poumon
Le sang que je crachais la nuit
Tous les appels de Yung Chung
le matin
Toutes les fois où elle m’a rassuré
L’algorithme ne le sait pas ça
Elle dit :
Gère ton anxiété
Prends des marches
Regarde les arbres d’automne
Je vais continuer à te lire
dans le journal

Je garde juste les poèmes
qui me font rire

L’algorithme ne le sait pas ça.