«Brasiers», «Resurrection Bay» et «Nuuq»: des salauds à la pelle

Les groupes néonazis émaillent la mouvance de droite qui pimente vigoureusement l’actualité un peu partout à travers le monde.
Spencer Platt Getty Images / Agence France-Presse Les groupes néonazis émaillent la mouvance de droite qui pimente vigoureusement l’actualité un peu partout à travers le monde.

Les salauds ont la vie dure. Qu’ils sévissent aux antipodes — en Australie, par exemple — ou encore dans un monde tout près de nous, mais autre, comme le Groenland, et même ici en fait, dans la forêt boréale, ils semblent partout réussir à survivre à tout. Comme les coquerelles… ou Keith Richards, comme on disait dans le temps.

Traque aux nazis

C’est toujours un peu excitant de voir arriver un nouvel auteur d’ici ; encore plus quand le livre est réussi. Dans cette histoire que Marc Ménard construit, à cheval sur deux époques différentes, on repérera les salauds d’emblée.

Ils ressemblent comme deux gouttes d’eau à ces groupes néofascistes émaillant la mouvance de droite qui pimente si vigoureusement l’actualité un peu partout à travers le monde. On trouvera surtout un « cerveau », une ombre maléfique omniprésente tissant des réseaux basés sur la haine, le rejet et ladite « suprématie blanche » : un certain Wolf mêlé par définition à tout ce qui sent mauvais.

En face, un personnage tout aussi étrange, Mora pour Moranowitz, dont les parents, déjà, étaient chasseurs de nazis et qui recrute, dans les années 1980, un étudiant québécois, Philippe, inscrit au doctorat en économie à Paris VIII. L’action, on l’a dit, se déroule aussi à Montréal et dans Lanaudière en pleine forêt, quelque part au début du XXIe siècle.

Dès le départ, tout cela sent à plein nez la traque aux nazis, et c’est précisément ce dont il est question. Questionnement y compris, bien sûr. Doit-on répondre à la violence par la violence ? Peut-on tout sacrifier à ses idéaux ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Et cætera.

Mais bien sûr, les choses ne sont jamais aussi simples et l’on ira de surprise en surprise dans ce récit entremêlé où les révélations arrivent même parfois à déstabiliser les plus engagés.

L’histoire est fort bien construite, l’écriture est vive et précise — Marc Ménard a du souffle — et les personnages sont crédibles, même si l’auteur a tendance à noircir un peu le portrait et à tourner les coins un peu ronds. Vivement la suite…

Ripous inc.

Chaque fois que le hasard des traductions nous amène en Australie, on est conquis. Par le paysage, bien sûr — souvenez-vous des terres ocre, des montagnes déchiquetées surgies de nulle part et des falaises escarpées entourées de déserts de Victime 55 de James Delargy, dont on vous parlait tout juste avant le confinement, en mars —, mais aussi par une certaine façon de décrire la réalité ou les personnages que l’on rencontre.

Comme Caleb Zelic, par exemple, ce détective privé imaginé par Emma Viskic, un peu spécial puisqu’il est sourd et qu’il doit « voir », littéralement, ce qu’il a à comprendre…

Surtout que Gary, son meilleur ami, un flic tout ce qu’il y a de respectable, vient d’être brutalement assassiné en marge d’une enquête. Pire, voilà même qu’on laisse entendre que Gary était un ripou et que Caleb lui-même pourrait être compromis.

Lorsque les témoins potentiels se transforment un à un en cadavres et que son assistante, Frankie, disparaît elle aussi, Caleb comprend qu’il doit faire vite et prouver son innocence et celle de son ami avant que l’étau ne se referme.

On aura donc droit à une course effrénée à l’autre bout du pays, jusqu’à Resurrection Bay, qui donne son titre à ce polar, pour réussir à voir clair dans tout cela. Parce que, oui, il y a bien un ripou quelque part qui tire les ficelles…

L’histoire, fort bien menée, est racontée sur un rythme enlevant par des personnages authentiques et, parfois bien sûr, insupportables. Tout au long on sera captivé par une écriture souple, mouvante, intuitive et surtout par la relation de Caleb avec le monde en général et avec ses amis en particulier. Voilà un personnage qui apporte une façon nouvelle de lire la réalité… et qu’on souhaite revoir au plus vite !

Une beauté presque irréelle

Le Groenland fait désormais partie de la planète polar. On l’a d’abord vu apparaître au loin dans des histoires danoises ou islandaises avant que Lotte et Søren Hammer (Le prix à payer chez Actes Sud), Mads Peder Nordbo (La fille sans peau, Actes Sud) et surtout Mo Malø y situent leurs récits.

Malø — pseudonyme d’un écrivain français « connu », dit-on — en est d’ailleurs à son troisième roman mettant en scène le commissaire Qaanaaq Adriensen, dont on a parlé ici lors de la parution de Qaanaaq chez le même éditeur (La Martinière).

Disons-le tout de suite, cette troisième histoire est un peu décevante… peut-être parce que les deux premières laissaient espérer mieux.

L’intrigue repose sur une vague de suicides qui ébranle la communauté ; tristement, ce sont les jeunes qui ne choisissent pas de partir au Danemark qui mettent fin à leurs jours dans ce qui ressemble à un sombre rituel. Voilà même que la cadence s’accentue, et Qaanaaq, qui effectue une tournée forcée à travers tout le Groenland, est lui-même confronté à « l’épidémie » avec le suicide d’une jeune fille sur la presqu’île d’Uummannaq.

Même s’il ne peut officiellement enquêter sur l’affaire à la demande expresse de ses supérieurs, il y mettra son grand nez et se retrouvera bientôt pris dans une sorte d’engrenage infernal.

Le contexte dans lequel s’inscrit cette enquête est malheureusement bien réel, puisque les débouchés sont plutôt restreints dans cette société traditionnelle en perte de repères où la « modernité » a peu à offrir. C’est là la partie la plus intéressante du livre, même si le constat est difficile. Sans oublier, encore une fois, la description fort réussie d’une série de paysages envoûtants d’une beauté paraissant presque irréelle qui fait du Groenland un des principaux personnages du roman.

Mais Mo Malø tire un peu trop sur la corde ici en faisant de Qaanaaq une sorte de superhéros réussissant à démêler une intrigue confuse et souvent peu crédible. Même si l’auteur a du coffre et que son écriture réussit parfois à nous émouvoir par son lyrisme, il faut espérer que la prochaine enquête de son commissaire tiendra un peu plus compte de la bête réalité…

Brasiers // Resurrection Bay /// Nuuq

★★★ Marc Ménard, Éditions Tête première, coll. « Tête ailleurs », Montréal, 2020, 284 pages // ★★★ Emma Viskic, traduit de l’anglais (Australie) par Charles Bonnot, Seuil, Cadre noir, Paris 2020, 315 pages /// ★★ 1/2 Mo Malø, La Martinière, Noir, Paris, 2020, 406 pages