Critique croisée: mélancolies islandaises

Une ferme près des sommets volcaniques de la côte islandaise
Photo: Marcel Mochet Agence France-Presse Une ferme près des sommets volcaniques de la côte islandaise

Les nuits d’hiver sont longues à Isafjördur, à Garður ou à Reykjavik. L’été, sans que les jours soient beaucoup plus chauds, c’est au contraire la lumière qui avale tout. Sur le 66e parallèle, en haut de l’Atlantique Nord, quelque part entre Mourmansk et Iqaluit, la solitude a peut-être plus de poids qu’ailleurs.

Retranché dans un petit village au pied d’un glacier dans la campagne islandaise, dans une petite maison face à la mer que lui a prêtée un ami parti travailler à l’étranger, un écrivain tourne en rond devant sa machine à écrire installée « devant la fenêtre sud ».

Il est planté dans un décor de rêve où percent des échos de l’actualité (la guerre en Libye, l’accident de la centrale nucléaire de Fukuyama au Japon, la mort de Ben Laden), recouvert en partie par l’ombre d’une femme absente.

Impressionniste et méditatif, davantage qu’une histoire d’absence et de solitude, La fenêtre au sud, de Gyrðir Elíasson, aborde de front, et en quatre saisons, le syndrome de la page blanche chez un écrivain.

Plutôt oisif et immobile, souvent narquois, le narrateur se heurte à l’hostilité passive des habitants du village (la propriétaire d’un café, une bouquiniste). Le ruban de sa vieille Olivetti s’épuise, la lettre b se décale. Et les pâles feuillets de l’histoire floue qui le hante, et dans laquelle un couple se délite (bonjour Bergman), finissent par remplir la corbeille à papier.

Second titre d’un triptyque consacré à la solitude, après le magnifique Au bord de la Sandá (La Peuplade, 2019), La fenêtre au sud aborde de manière assez fine l’incapacité à écrire.

Un roman qui pourra être lu comme une mise en scène de cette phrase de Thomas Mann qui figure en exergue : « L’écrivain est celui qui a plus de mal à écrire que les autres. » Le véritable écrivain, faudrait-il ajouter. Ce qui est à l’évidence le cas de Gyrðir Elíasson.

On se retrouve aussi dans un hameau isolé de la campagne islandaise dans Lumière d’été, puis vient la nuit, de Jón Kalman Stefánsson. Un kaléidoscope d’histoires qui donne forme à un village de 400 âmes — et un plus grand nombre de fantômes —, mais sans église et sans cimetière. Un lieu où, comme de raison explique le narrateur, « nous méditons sur la mort ».

Sixième roman de l’Islandais Jón Kalman Stefánsson, 56 ans, Lumière d’été, puis vient la nuit paraît en traduction française 15 ans après sa publication originale. Spécialiste des profondeurs, on lui doit Entre ciel et terre et D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard, 2010 et 2015).

Dans ce bout du monde pourtant paisible — surtout en hiver —, où la vie tourne autour de la Coopérative, untel se met au latin, une postière ne se gêne pas pour ouvrir le courrier et se mêler de la vie des gens, des couples improbables se font et se défont.

Des événements se produisent. Il arrive aussi qu’on casse une vitre ou qu’un cheval défèque au milieu de la rue.

Mais la solitude, « cet oiseau qui nous entame constamment le cœur », se rencontre partout dans ce village qui périclite.

Et c’est là, on dirait, l’une des constantes de la vie dans les hautes latitudes du nord : « Qu’importe la vitesse à laquelle la science progresse, elle ne nous débarrasse pas de notre peur du noir. »

La fenêtre au sud // Lumière d’été, puis vient la nuit

★★★ ​1/2 Gyrðir Elíasson, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, Chicoutimi, 2020, 168 pages // ★★★ Jón Kalman Stefánsson, traduit de l’islandais par Éric Boury, Grasset, Paris, 2020, 320 pages