«Le vide sous mes pas»: David Homel, une vie à rebours

Le livre de David Homel prend la forme d’une chronique philosophique sur le potentiel aussi sublime que destructeur que recèle l’âge pour la souplesse du cœur et de l’esprit.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le livre de David Homel prend la forme d’une chronique philosophique sur le potentiel aussi sublime que destructeur que recèle l’âge pour la souplesse du cœur et de l’esprit.

On dit que quiconque se souvient des années 1960 ne les a pas vécues. L’écrivain David Homel, qui les a traversées, en garde lui-même des souvenirs nébuleux, quoique pas pour les raisons auxquelles on pourrait spontanément penser.

À la fin de cette décennie, alors jeune homme dans la fleur de l’âge, il quitte les États-Unis pour aller étudier en Europe à la suggestion d’un mystérieux conseiller anti-conscription. Fuyant ainsi la perspective funeste d’un aller simple pour le Vietnam, David Homel frôlera ironiquement de très près la Faucheuse en tombant accidentellement tête première dans un ravin.

Âgé d’à peine 18 ans, c’est donc dans le lit austère et solitaire d’un hôpital militaire, en Espagne, qu’il échoue pour célébrer les premières années de sa majorité, à mi-chemin entre la vie et la mort, paralysé par la douleur, assommé par la médication.

Attablé sur la terrasse d’un café de la rue Bernard, enveloppé d’un grand manteau, le dos droit, le regard curieux et ricaneur, l’homme aujourd’hui âgé de 68 ans ne laisse rien entrevoir de la détresse physique et psychologique à laquelle il a été confronté il y a de cela plus de 50 ans. Pourquoi, après une carrière consacrée à la fiction, choisit-il maintenant de se replonger dans cet événement bouleversant ?

« Cet accident en Espagne, le retour en France, la tentative de revivre et de remarcher sont des moments que je porte en moi depuis. Plusieurs amis me disaient que je devais écrire là-dessus. C’est vrai que c’est assez romanesque comme mésaventure. Le problème, et ça va avoir l’air assez bizarre, c’est que je ne savais pas quelle était la relation entre cette histoire et moi, en tant qu’écrivain, mais aussi en tant qu’être humain. »

Le privilège de l’âge

Or, il y a quelques années, l’évidence l’a frappé. En entrant, comme presque tous les jours, dans le métro, le romancier s’est vu offrir un siège par un passager plus jeune.

« Mon cou de lézard ne laissait aucune place au doute, je vieillissais. En réfléchissant, je me suis rendu compte que mon accident — sans m’empêcher de gagner en âge — m’avait lancé sur une vie à rebours. Comme j’ai connu l’incapacité et la réduction dans ma prime jeunesse, je deviens plus fort et plus agile en vieillissant. Et je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose qui pouvait faire réfléchir ou toucher les lecteurs là-dedans. »

Loin d’être un livre de recettes bien-être en concordance avec le combat quotidien que mène la société contre le vieillissement, Le vide sous mes pas prend plutôt la forme d’une chronique philosophique sur le potentiel aussi sublime que destructeur que recèle l’âge pour la souplesse du cœur et de l’esprit.

« Le corps change, et il faut apprendre à composer avec ces altérations. Comme le disait Leonard Cohen : « I ache in the places where I used to play » (Je souffre là où j’avais l’habitude de jouer). En même temps, on devient plus en accord avec nous-mêmes, avec nos convictions et nos envies. Quelle forme cette paix, cette absence de compromis, peut-elle prendre dans l’amour, dans nos relations avec les autres, dans nos lits ? »

Une beauté dans chaque visage

Comme bien d’autres avant lui, l’écrivain s’exerce donc à interroger le sort que réserve le temps à la personne amoureuse, cherchant à déterrer la valeur ajoutée par l’âge sur le statut de personne aimante et sexuée en perte de désir et de vigueur, sur la somme d’erreurs et d’incompréhensions qui ponctuent chaque parcours à deux.

« Est-ce que la mélancolie va nous dévorer et nous priver de toute ambition d’être proche de quelqu’un ? En discutant autant avec des hommes que des femmes, j’ai compris que les premiers vivent une profonde anxiété envers leur “performance”, tandis que les secondes sont affectées par l’image corporelle que leur renvoient les magazines et les médias. Si on marche sur des chemins parallèles, en vivant tous une certaine forme de peur ou d’angoisse, est-ce possible de faire un pas l’un vers l’autre et de se toucher ? »

La solution commence, selon l’auteur, en développant le réflexe de trouver la beauté dans chaque visage et, pour l’homme, en sortant de l’état d’ignorance dans lequel l’a plongé « une éducation sexuelle catastrophique ». « C’est l’une des belles libertés qu’apporte l’âge, mais encore faut-il la saisir. J’en ai marre de l’homme âgé qui cherche la jeunesse à tout prix. C’est une tragédie, une véritable farce. Je me suis donc laissé aller un peu au romantisme, car il faut bien que quelqu’un le fasse. »

Et c’est dans l’amour, ce remède vieux comme le monde, que David Homel conçoit l’antidote à la toxicité masculine, à l’intolérance envers soi et envers la vieillesse, à la maladie qui ronge le cœur des êtres humains et les empêche de s’accomplir à deux. « On voit partout les résultats de ces dégoûts des corps, stockés puis oubliés dans des CHSLD, de ce manque de communication entre l’homme et la femme, qui est tenue de lever le ton pour dire que c’est assez. Est-ce possible de guérir ? Il est toujours trop tôt pour renoncer. »

Le vide sous mes pas 

David Homel, traduit de l’anglais par Jean-Marie Jot, Leméac, Montréal, 2020, 248 pages