L’intermède lumineux de Josée Blanchette

En composant ce personnage de Jeanne, Josée Blanchette s’est inspirée, entre autres, de celles qui lui ont confié leurs histoires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En composant ce personnage de Jeanne, Josée Blanchette s’est inspirée, entre autres, de celles qui lui ont confié leurs histoires.

La sexualité, la spiritualité. L’amour, l’ayahuasca.Le gin, les copines. Dans Mon (jeune) amant français, on retrouve les sujets qui ont parcouru les écrits de Josée Blanchette. Et qu’embrasse maintenant Jeanne, la protagoniste de son roman, qui le rencontre, cet amant de trente ans, sur une piste de danse. Dans une soirée de swing, comme celles qu’affectionne la chroniqueuse du Devoir. « On part avec ce qu’on vit, ce qu’on est, ce qui nous allume. Je n’ai pas tout fait, là. Non. Non. Mais Jeanne a fait ben des affaires. »

Et elle a ben des amis. Notamment Lucie, qui au détour d’une discussion lui dit : « L’amour, le cul, ça dérange tout le temps si y a pas un but, tsé ? »

Un but tel des bébés, une maison, un compte conjoint. Jeanne n’a pas d’enfants, et plus le droit de revenir plus de trois fois au chalet qu’elle aimait tant de son ex qu’elle n’aime plus (merci l’avocat). Mais il restera toujours le champagne. Henriot, surtout, Victoire parfois. D’ailleurs, Jeanne pourra-t-elle dire victoire pour elle et pour son nouveau compagnon sur toutes les choses qui jouent contre eux ? « Le fossé culturel, le fossé générationnel et le fossé des genres hommes-femmes, qui est un éternel fossé d’incompréhension » ?

Difficile. Car pour revenir à ce que disait Lucie, sur l’amour et le cul qui dérangent sans but, « c’est ça qui choque quand la femme est plus vieille, croit l’écrivaine. C’est ça qui choque dans la sexualité chez les aînés. Mais il faut comprendre que dans la sexualité, il n’y a pas toujours une finalité. On n’est pas obligés d’être productifs, hein ? Ce n’est pas juste un orgasme à la clé. Ça nous permet d’aller chercher plein d’affaires. »

Avec son amant qui joue de la batterie et qui connaît Jodorowsky, Jeanne va chercher plus qu’elle ne l’avait voulu. Des étincelles. Quelque chose de spirituel. Une connexion. Hum. « Fuck. » C’était pas prévu. « Ce n’est pas simplement une rencontre, c’est un intermède lumineux. »

Intermède qui lui permet de sortir de la noirceur, de l’enlisement dans lequel son mariage l’avait plongée. Éteinte. Ils avaient même acheté un matelas — « un cercueil plutôt ! » — avec plusieurs couches de diamant « pour garder la fraîcheur ». Zzzzzzzz.

Mais depuis sa rencontre, le son de l’ennui a été remplacé par tous ces airs qui marquent le récit. Cigarettes After Sex, The National, Aznavour, Gainsbourg. Gabin aussi, qui disait, comme Josée Blanchette le dit souvent : « Maintenant je sais qu’on ne sait jamais. »

Son héroïne sait toutefois que son ex, un anesthésiste pseudo-féministe, s’est comporté comme un douchebag en la quittant pour une millénariale. Mais elle n’est pas en peine d’amour. Nuance, « elle est en peine de trahison ». Et elle compte s’y noyer le moins longtemps possible.

« Je suis de l’école : “tu mets des band-aids et tu continues”, lance son idéatrice. Parce que c’est la seule façon, pour moi en tout cas, d’aborder la vie. Sinon, tu te caches et quoi ? Tu es misérable jusqu’à la fin de tes jours ? Pour prouver quoi ? À qui ? »

Rien à prouver. Du Wiggle Room, en passant par la SAT et le parc Jean-Drapeau, sa protagoniste drôle, brillante et libre vivra plein d’aventures. Et si c’était en dehors des boîtes que se trouvait son bonheur ? « Dès qu’on n’est pas dans une case, là, les gens sont obligés de se poser des questions sur eux-mêmes. Ils veulent savoir : “C’est qui lui ? C’est-tu ton chum ? C’est-tu un fuck friend ?” Ça les gosse. Ça les déstabilise. “On ne sait pas trop. Ben lui c’est un ami. Pis lui aussi c’est un ami. On est tous des amis. Et on s’embrasse tous sur la bouche des fois !”», s’esclaffe-t-elle.

Pour Josée, ce que vit Jeanne sous sa plume, c’est une renaissance, une vraie. « Elle est crédible, je crois, dit-elle avec un sourire en coin. Elle n’emprunte pas la voie de la victime, ne reste pas dans la colère amère. » Oui son ex a été con. Mais il y a aussi une vie à vivre et des tonnes de choses à essayer.

Écrire un roman érotique, par exemple. Même si « l’érotisme est très mal perçu en littérature dite sérieuse ». Tant pis. Elle se lance. Et l’écrivaine, comment l’a-t-elle vécu ? « Je n’aurais pas fait un livre juste là-dessus. Combien d’adjectifs ou de synonymes peut-on trouver au mot “chatte” ou au mot “queue” ? À un moment donné, ça lasse. »

Elle a préféré parsemer, dit-elle, « deux trois phrases, une énergie particulière, à un endroit où c’est un peu plus cru ». « Mais une femme qui parle de sexe, c’est toujours une obsédée. Une femme qui parle, déjà ! De sexe, c’est encore une coche au-dessus. » Encore aujourd’hui ? « C’est sûr qu’on discute davantage de sexualité. Qu’on fait beaucoup de jokes. Mais en parler pour vrai ? Dans l’intensité, dans l’émotion, dans le désir, dans les jeux ? » Encore un tabou.

Se sacrer du sarcophage

Comme celle que les lecteurs surnomment « Joblo », sa protagoniste danse le tango. De façon métaphorique notamment, avec l’homme du titre. « Si j’avance, tu recules, si tu t’avances, tu recules encore. »

Les pas et la fuite de ces amants-aimants se transposent dans la narration hyperrythmée, pétillante. Juste quand on pense qu’ils se posent, il cesse de répondre à ses textos. Elle se rend en résidence d’écriture au bout du monde sans Internet. Il préfère passer une soirée avec ses amis. Mais Jeanne n’a pas peur de la peur. Elle « fait partie des raisons qui lui donnent précisément l’envie d’avancer. »

En composant ce personnage, Josée Blanchette s’est inspirée, entre autres, de celles qui lui ont confié leurs histoires. « C’est un prototype des femmes de ma génération qui peuvent se permettre d’être qui elles sont vraiment. Et ça, c’est le beau cadeau de la cinquantaine : se sacrer de ce que les autres pensent ! » s’exclame-t-elle.

Sans se sacrer des autres pour autant. Mais des idées reçues, ça oui. « L’obsolescence des quinquas, on nous fait croire à ça. On nous fait croire qu’après 45 ans, c’est fini, ma pauvre. Et que la ménopause, oh my god, t’es aussi bien t’acheter un sarcophage tout de suite. »

Jeanne préfère se procurer une jolie robe dans un sex-shop parisien. Et ne jamais employer le terme « cougar », un des mots plus moches du monde (lorsqu’utilisé pour désigner non pas le félin, mais bien une femme fréquentant un homme plus jeune). « Oh que c’est laid, que c’est laid ! C’est puissant et rabaissant. C’est fait pour dire aux femmes : “Oh tu débordes, là. Là, ça, non non non. Papa n’est pas d’accord.” »

Mon (jeune) amant français semble dire : pas d’accord ? Et alors ? Se perdre de nouveau, s’oublier, s’ennuyer dans une relation, non merci. « Je pense que ça montre aussi que les tourments et les frissons de l’amour, si c’est encore vivant en nous, si on ne veut pas que ça cesse, ça peut ne jamais cesser. »

Mon (jeune) amant français

Josée Blanchette, Éditions Druide « Reliefs », Québec, 2020, 232 pages. En librairie le 23 septembre.