Voler à dos de corbeau avec Carlos Castaneda

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Voyager sans même avoir à se déplacer, voilà peut-être la solution rêvée aux contraintes posées par la fermeture des frontières et les limites budgétaires. La technologie existe déjà, au fond, et depuis aussi longtemps que le monde est monde. Il suffit d’un cocktail d’imagination, d’audace et parfois même de mensonges. Et certains écrivains l’ont compris mieux que d’autres. Dernier volet de notre série.

Il arrive que les nouveaux écrivains voyageurs empruntent une trajectoire en zigzag, en marge de la pensée rationnelle et scientifique dont le XXe siècle incarne le paradoxal apogée — avec ses exterminations de masse et ses massacres mécanisés, des camps de la mort à Hiroshima.

Souvent, il s’agit d’un parcours initiatique au terme duquel chacun d’entre eux nous rapporte, à travers le récit de son expérience, un savoir inédit, révolutionnaire, en mesure de bouleverser pour de bon les consciences. Par exemple : les enseignements d’un chaman « toltèque », les secrets enfouis du Népal ancien, des révélations quant à l’origine extraterrestre de l’humanité.

En 1973, Carlos Castaneda reçoit un Ph. D. en anthropologie de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) pour avoir interviewé à plusieurs reprises entre 1960 et 1971 un vieux mystique mexicain du nom de don Juan Matus, et pour avoir documenté minutieusement ses rencontres dans trois livres parus entre 1968 et 1972.

 

La voie de la connaissance

L’anthropologue y racontait s’être rendu dans le désert de l’Arizona pour y découvrir comment les Amérindiens utilisaient le peyotl, un puissant hallucinogène. Il va plutôt faire la rencontre d’un certain don Juan dans une gare d’autobus Greyhound. Le vieil homme, un Indien yaqui du nord du Mexique, l’aurait choisi, raconte-t-il, pour devenir son apprenti sur « la voie de la connaissance ». Un « Guerrier » désormais capable de parler aux coyotes, de se transformer en corbeau et de voler au-dessus des vallées arides du désert du Sonora.

Castaneda aura ainsi raconté en une douzaine de livres parus entre 1968 et 1999 — écoulés à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde — son apprentissage des pratiques chamaniques en compagnie du sorcier mexicain. Son tout premier livre est un succès de librairie instantané, L’herbe du diable et la petite fumée : une voie yaqui de la connaissance (Gallimard, 1972).

John Lennon, Jim Morrison, Octavio Paz et Paulo Coelho ont tous été des lecteurs enthousiastes de Castaneda. Il aura aussi eu une grande influence pour George Lucas, le cinéaste de La guerre des étoiles : ne cherchez plus qui a inspiré la relation entre Yoda et Luke Skywalker. Même Federico Fellini a failli consacrer un film à l’auteur du Don de l’aigle. Dans Le soleil des gouffres (1996), l’un des personnages du roman « mexicain » de Louis Hamelin avait soi-disant réussi à reproduire la « Marche du pouvoir » décrite par Castaneda dans un de ses livres. Son interlocuteur, beaucoup moins fervent, laisse tomber du bout des lèvres que « le texte a un statut problématique ».

Un statut problématique, c’est le moins qu’on puisse dire.

Travail sérieux d’anthropologie ou fiction littéraire aux accents philosophiques, façon Khalil Gibran ? En 1972, déjà, dans une lettre ouverte adressée au New York Times, l’écrivaine Joyce Carol Oates se scandalisait qu’un livre de Castaneda ait pu être critiqué comme un essai. Mais avant d’être naturalisé citoyen américain, en 1957, d’ouvrir à coups de poignées de champignons magiques les « portes de la perception » (Huxley) et d’être catapulté pape du New Age des années 1970, Carlos Cesar Arana Castaneda serait né en 1925 au Pérou — il racontait être né au Brésil en 1935 et avoir choisi le nom de Castaneda.

Après 1973, muté en gourou d’un cercle de « sorcières » cultivant avec lui les « passes magiques », l’homme n’est jamais plus apparu dans les médias. Il digérait ses millions, entretenait son culte, avant de créer une compagnie faisant la promotion d’un concept un peu fumeux, la « Tenségrité », dans le cadre de séminaires discrets et lucratifs.

Aujourd’hui, il est permis de lire d’une autre façon Le voyage à Ixtlan (Gallimard, 1988) : « Petit à petit tu dois créer un brouillard autour de toi. Il faut que tu effaces tout autour de toi jusqu’à ce que rien ne puisse plus être certain, jusqu’à ce que rien n’ait plus aucune certitude, aucune réalité. » Fidèle à ce programme, l’homme aura cultivé le flou toute sa vie durant. Aux yeux de plusieurs, dont Richard De Mille, l’un de ses critiques les plus ardents, Castaneda aura élevé l’imposture au rang des beaux-arts. Il aurait menti sur ses origines, plagié des travaux d’anthropologie, camouflé sa fascination de toujours pour l’ésotérisme. En un mot, ses travaux seraient un mélange de fraude universitaire et de fiction pure.

Des sagesses anciennes

Mais peu importe, diront ceux qui le lisent toujours, Castaneda a ouvert les yeux de millions de lecteurs à d’autres modes de connaissance, à des sagesses anciennes subsistant en marge des impérialismes occidentaux — dans le contexte de la guerre du Vietnam et de la montée du mouvement hippie, ne l’oublions pas.

Ibn Battuta, le « Marco Polo arabe », s’est-il vraiment rendu à Pékin comme il le raconte ? Les rencontres de Carlos Castaneda dans le désert sont-elles le fruit de ses fantasmes et de son imagination ? Dans la communauté des anthropologues, où il est sûrement à la source de quelques vocations, son nom ne renvoie désormais plus qu’un silence embarrassé. Et il y a longtemps que ses livres ont été déplacés vers les rayons Nouvel Âge et ésotérisme des librairies.

Quelle différence, au fond, entre un Claude Vorilhon, dit Raël, un ancien chanteur qui publie en 1974 Les extra-terrestres m’ont emmené sur leur planète et l’auteur d’Histoires de pouvoir, paru dans la collection « Témoins » chez Gallimard en 1975 ? Carlos Castaneda est un meilleur écrivain. Voilà tout.

L’artiste multidisciplinaire franco-chilien Alejandro Jodorowsky a bien cerné la question : « Il y a trois possibilités d’interpréter son travail : soit il mentait et par conséquent il était un génie, ou bien il disait la vérité et le monde est merveilleux, ou bien il croyait ce qu’il écrivait et il était fou. »

« Castaneda, parti en fumée » titrait le quotidien français Libération le 20 juin 1998, alors que le gourou était mort d’un cancer du foie deux mois plus tôt à son domicile de Westwood en Californie, à l’âge de 72 ans.

Et si ses cendres ont été dispersées dans le désert mexicain, rien n’a pu empêcher les chacals de se disputer un héritage aussi juteux que controversé.