L’autre sous le regard poétique

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Parler de l’absent, même de Ricardo

Laura Doyle Péan, dans son premier recueil intitulé Cœur yoyo, s’adonnant à cuisiner, se confie : « tous les ingrédients sont réunis / Ricardo me dit que cuisiner apaise / je coupe mes carottes / comme toi les ponts ». Nous voilà un peu interloqués, car, dans son récent recueil Les banlieues (Écrits des Forges, 2020), Marie-Hélène Sarrasin précise que « devant les poissons / en quête de la capture parfaite / vous êtes Ricardo » !

Alors là, l’art culinaire tient la dragée haute en tant que référence symbolique… on n’a qu’à bien se tenir. Nous sommes ainsi dans la mouvance de ces référents d’une navrante quotidienneté, présentés comme l’apanage de la pensée creuse : « les fenêtres sont propres / j’ai passé le balai même / nettoyé le frigo ». Et puis, la poésie ?

Heureusement que Laura Doyle Péan a d’autres choses à dire que ses mijotés de fins d’avant-midi, car son Cœur yoyo tremble, cherche une forme qui commence à se dessiner dans ces balbutiements. Ce premier recueil, s’il a trouvé une sorte de voix qui s’annonce puissante, n’a pas su dépasser les limites de sa propre thématique inféodée en partie à la souffrance d’une séparation, amenant la poète à conclure dramatiquement : « Ma peine m’est étrangère / je suis étrangère / à ma peine », confirmant ainsi sa propre distanciation.

Parler du père

Dans les pages du Devoir, nous avions écrit du bien du recueil de Louise Marois Tu ne vois pas comme un oiseau (L’Hexagone, 2014), consacré à sa mère. Cette fois, pour faire le portrait du père en poèmes et en fusains, elle propose D’une caresse patentée (titre assez navrant, il faut en convenir) ne nous épargnant pas les recettes (mais si, mais si, la saison est à l’alimentaire) : « maman t’appelle pour souper […] / ton steak de ronde serti d’oignons rouges / dans le vinaigre […] sur mon damier de patates pilées / je dispose les pois / un par un ». Elle ajoutera plus tard : « J’ai faim d’amour tué ». Bon, il faut bien un point de départ, mais encore.

Pourtant, dès le premier poème, on lit : « j’attache l’horizon au bras de la galerie », ce qui présumait du meilleur.

Mais quelque chose comme une écriture thérapeutique soutient ce projet, la fille ici étant entièrement subjuguée par la présence / absence d’un être suffocant. Et la confusion de s’installer entre un portrait du père ou un autoportrait de la fille, les « tu » se confondant.

Les souvenirs (convenus ?) de lacs, de piscines et de pêche à la ligne s’accumulent en un effet de redondance qui obscurcit les vers les plus forts, des moments de poésie accomplie.

C’est un recueil très long qui se mérite, exigeant de nous une grande patience. À la mesure de celle qui écrit son désir du père, inlassablement. Le propos se termine sur un aveu d’échec, celui de n’avoir pas réussi ce projet de redonner le père. Reste que parfois, Louise Marois parvient à nous faire ressentir sa propre peine et son désarroi. C’est déjà beaucoup.

Parler de Virginia Woolf

Après 11 ans de silence nous revient enfin Tania Langlais. D’entrée de jeu, le titre de son nouveau recueil, Pendant que Perceval tombait, appelle Chrétien de Troyes. Or, nous serons plutôt plongés dans Les vagues de Virginia Woolf. Le Perceval auquel renvoie cette chute n’est autre que le septième personnage du roman de la célèbre romancière, le muet du texte.

La remarquable écriture de Tania Langlais est indéniablement soumise à l’influence de celle de Normand de Bellefeuille, mais de façon de plus en plus assumée, comme pour s’en détacher à travers sa thématique toute personnelle.

La mort de Perceval marque le premier poème. Il n’y aura donc aucun suspense, mais bien des tableaux, pointillistes, posant des indices nous entraînant à traverser l’œuvre entière de Virginia Woolf.

Tania Langlais évoque un à un chaque élément indiqué par Marguerite Yourcenar dans sa préface aux Vagues dont elle fut la traductrice : mouettes, temps, océan, souvenirs, etc. Chez Langlais, « quelque chose a parlé tout bas / de recommencer les vagues », alors que « tout cela se passe en une journée », comme dans Mrs Dalloway.

« Perceval c’est que des roches / aux poches de mon manteau », dit la poète, prêtant là la parole à Virginia, donnant à la chute de Perceval tout le poids des pierres qui l’ont entraînée, elle, au fil de l’eau, au fil des vagues, grande suicidée.

Saisir ce qui unit cette tombée de Perceval et ce suicide par noyade de Virginia, voilà le travail sous-jacent de la poète, cernant la mort, cherchant un sens. Ainsi, on ne sait pas trop qui parle quand on lit : « tu m’excuseras / occupée que je suis / à mourir ». Langlais elle-même ? Woolf ou Perceval dans l’écriture de leur fin annoncée ?

Ce très beau recueil nous tend, avec une grande pudeur, des visages de la mort lente ou brutale, des disparitions, et ce n’est pas peu que d’accepter « la sobriété de faire des livres », comme le prouve ici Tania Langlais.

Coeur yoyo // D’une caresse patentée /// Pendant que Perceval tombait

★★ Laura Doyle Péan, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 96 pages // ★★ 1/2 Louise Marois, Triptyque, Montréal, 2020, 156 pages /// ★★★★ Tania Langlais, Les Herbes rouges, Montréal, 2020, 96 pages