Bock

Photo: Pixabay

Je ne t’entends pas

L’avion fait

un bruit de fou

La petite piscine en plastique

est connectée

au tuyau d’arrosage

Elle fait une fontaine

Mon filleul a deux ans

Il n’est pas impressionné

Moi non plus

On est pareils

Je porte mon masque réutilisable

dans la petite piscine mauve

Mon masque est mouillé

Il me faut une serviette

pour mon corps

et mon masque

et mon cœur

Richard me demande

si je veux quelque chose à boire

De l’eau ?

Du coke ?

Non merci, Richard

Un p’tit coke, come on !

Il m’apporte

un coke dans un bock glacé

L’eau de la fontaine

entre dans mon bock

Ça fait rire tout le monde

Même le p’tit avec ses dents

Il fait soleil

Il fait tellement soleil

qu’on disparaît

S’il pouvait faire soleil comme ça

Même la nuit

On pourrait vivre

dans une lumière

Dans le reflet d’un cristal

Un samedi après-midi

On pourrait arrêter d’avoir peur

d’attraper le virus

en buvant dans un verre

On pourrait se téléporter

D’un endroit à un autre

D’une fontaine à une autre

Des choses qu’on ferait

différemment

Il y aurait le cristal chaud de l’air

où l’on naît

Il y aurait toujours au moins

une journée

Cette journée

Cette belle journée

qu’on pourrait revivre sans cesse

Cette journée

dans une piscine en plastique

avec mon filleul

Je l’imagine vieillir d’une lumière

à une autre

Passer de la garderie

à l’école secondaire

de l’université à une maison

à des enfants ou pas d’enfant

à quelqu’un avec qui

il sera heureux

une femme ou un homme

un amoureux qui prendra

soin de lui

Il fait soleil

Il fait tellement soleil

qu’on disparaît

Je pense à tous les élèves

immunodéprimés

qui ne pourront pas aller

à l’école cet automne

J’aurais été dans leur gang

Les pupitres

Les cahiers d’école

Les feuilles mobiles

Les petits amis

qu’on ne voit plus depuis

le mois de mars

J’aurais été triste et content

J’aurais été les deux

en même temps

Les devoirs c’était

un beau calvaire

Au moins il y avait

les récréations

Les récrés

à gueuler

à crier

contre la vie et pour la vie

et pour le rire et contre la mort

et contre les cloches

et contre toutes les cloches

sauf celles qui nous libèrent

sauf celles qui nous permettent

de nous lever

sauf celles qui nous permettent

de parler

de souper chez un ami

de se faire des promesses

de vivre dans le centre d’achats

de manger les biscuits

de Johanne

Il y a un avion

Pour le jour

Il y a un avion

Pour la nuit

Et dans les deux cas

Je ne t’entends pas

L’avion passe tout près de nous

Trop près

Il vole au-dessus de mon bock

Je ne veux pas

que cette journée s’arrête

Mon filleul pointe le ciel

Il me dit :

Auto bleue !

Je regarde le ciel

Je ne vois rien

Je fais semblant

de voir l’auto bleue

Je dis :

Oui l’auto bleue !

Je bois une gorgée de coke

J’entends

Un bruit au-dessus de ma tête

J’entends

Une portière s’ouvrir

Et se fermer.