«L'oeil de Jupiter»: Tristan Malavoy se demande quoi faire de nos violences

«Il y a quatre ans, lors d’un repas de famille, un cousin éloigné m’a raconté l’histoire de son aïeule acadienne. Cette dernière aurait perdu sa famille lors de la révolte des esclaves, avant de se retrouver à la dérive sur la mer des Caraïbes. J’ai su immédiatement que je tenais le début d’un roman», raconte l’écrivain.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Il y a quatre ans, lors d’un repas de famille, un cousin éloigné m’a raconté l’histoire de son aïeule acadienne. Cette dernière aurait perdu sa famille lors de la révolte des esclaves, avant de se retrouver à la dérive sur la mer des Caraïbes. J’ai su immédiatement que je tenais le début d’un roman», raconte l’écrivain.

En 1763, huit ans après le début de la déportation des Acadiens tout au long de la côte Atlantique, la France envoie un groupe de réfugiés de la côte est américaine s’établir à Saint-Domingue dans l’espoir de construire une nouvelle colonie.

Ce sont près de 400 Acadiens qui s’installeront au Môle Saint-Nicolas, à l’extrême pointe ouest de l’île, pour soutenir les plantations et perpétuer l’empire esclavagiste de Louis XV. La stratégie fera cependant long feu. Dans la nuit du 22 au 23 août 1791, une violente insurrection éclate dans la colonie. Esclaves et affranchis revendiquent la liberté et l’égalité des droits avec les citoyens blancs. Cette guerre, qui mènera ultimement à l’indépendance de Haïti, poussera les colons à fuir le territoire en masse.

Les historiens en savent peu sur ce qui est advenu de ces réfugiés acadiens, probablement dispersés comme leurs compatriotes sur différents territoires. Certaines de ces épopées sont toutefois parvenues à tracer leur chemin jusqu’à nous, se racontant de génération en génération parmi leurs descendants.

L’œil de Jupiter, second roman de Tristan Malavoy, retrace par ailleurs le parcours fictif de l’une d’entre elles. « Il y a quatre ans, lors d’un repas de famille, un cousin éloigné m’a raconté l’histoire de son aïeule acadienne. Cette dernière aurait perdu sa famille lors de la révolte des esclaves, avant de se retrouver à la dérive sur la mer des Caraïbes. J’ai su immédiatement que je tenais le début d’un roman. Ça s’est imposé comme une fulgurance. »

Ainsi est né le personnage d’Anne Gisé qui, après des jours en mer, se retrouve orpheline et sans ressource à La Nouvelle-Orléans, hantée par le massacre et le deuil des siens. Pour documenter cette trame historique, le romancier s’est lancé dans un travail de recherche long et exigeant, en plus de se lancer à la découverte du lieu de naissance du jazz.

« Il est impossible de parler de cette ville sans l’arpenter. Malgré le fait que ce soit très touristique, et certainement l’un des endroits les plus problématiques et violents des États-Unis, la vieille ville est bien préservée. Il y a une âme, une personnalité dans les rues. Après trois jours, tu as l’impression d’avoir fait la connaissance de quelqu’un de nouveau. J’ai voulu rendre cette impression. »

L’ambiguïté de la violence

L’histoire d’Anne est racontée en parallèle avec celle — contemporaine — de Simon Venne, un quadragénaire qui, hanté par ses démons, quitte son emploi et se retrouve dans la Ville Croissant.

Il y fait la connaissance de Ruth, une femme employée par la NASA qui le guide dans les rues peuplées de fantômes. Alors que leurs rencontres prennent des allures de chassés-croisés où chacun protège ses secrets, leurs tempêtes intérieures font des ravages aussi dévastateurs que Katrina ou l’anticyclone qu’on peut apercevoir à la surface de Jupiter.

« Ce roman m’a permis de m’interroger sur le phénomène de la violence. La violence cosmique, la violence qui perdure entre les nations, la violence civique, ainsi que celle que l’on porte tous à l’intérieur de nous, à des degrés divers. En mettant en scène des personnages complexes, j’espérais susciter une sorte d’empathie, que l’on comprenne qu’il y a une densité au-delà des gestes que l’on pose. Sans excuser certains comportements, je pense qu’on a tendance à mettre trop facilement les gens dans des cases. »

De quoi se souviendra-t-on ?

La Nouvelle-Orléans, par son histoire, sa culture, sa violence et ses inégalités persistantes, est un remarquable prétexte pour soulever certaines des problématiques et des idées qui animent nos débats actuels. Tristan Malavoy aborde notamment la vague de déboulonnage de statues — un geste qui, dans la foulée des manifestations et des revendications de Black Lives Matter, vise à retirer de leur piédestal des figures indissociables de l’esclavagisme, du racisme et de la discrimination.

« Lorsque j’ai visité la ville, je suis tombé sur l’immense socle vide où se trouvait auparavant la statue de Toutant de Beauregard, le premier brigadier général de la Confédération. C’était saisissant. J’ai voulu en savoir plus sur lui. Je me suis rendu compte, encore une fois, que l’être humain est très ambigu, que personne n’est tout blanc ou tout noir, complètement bon ou méchant. »

Notre regard se lève vers l’imposante statue de Félix Leclerc, sous l’ombre de laquelle nous nous sommes réfugiés. Ce héros national portait-il lui aussi de lourds secrets ?

« Comprenez-moi bien. Je ne veux pas qu’on érige au rang de héros des généraux qui ont fait des gestes condamnables. Déboulonnons, oui. Mais posons-nous la question : comment se souviendra-t-on ? Parce que si on se contente de parler de ceux qui sont blancs comme neige, il sera difficile de retenir les leçons de l’histoire. Sans compter qu’il ne restera pas grand-chose à raconter. »

L’oeil de Jupiter

Tristan Malavoy, Boréal, Montréal, 2020, 280 pages