Noirs sur fond blanc

Les paysages d’Islande inspirent plusieurs auteurs de polars.
iStock Les paysages d’Islande inspirent plusieurs auteurs de polars.

Pandémie ou pas et même campé sur fond blanc, le noir se porte toujours noir. En voici quatre exemples à travers des livres parus entre la mi-mars et la mi-juin — le panorama du mois prochain bouclera la boucle des publications les plus importantes depuis la reprise…

ZEC La Croche

Après son remarquable La ville allumette, publié chez le même éditeur (Héliotrope), Maureen Martineau plante son nouveau récit dans la nature sauvage de la Haute-Mauricie. L’histoire est simple : Lorie se remet difficilement de la mort de sa mère (Agathe Soulange), assassinée alors qu’elle campait dans la pourvoirie La Croche, à deux heures au nord de La Tuque. Pour affronter ses démons, Lorie entame, un an après l’abrupte disparition de sa mère, une sorte de pèlerinage de quelques jours sur les traces de la disparue.

Malheureusement pour Lorie, l’histoire semble vouloir se répéter : elle est à son tour assaillie en pleine nuit au beau milieu de nulle part. Mais, contrairement à sa mère, elle parviendra à se défendre et, avec l’aide de deux femmes atikamekw, elle s’en sortira vivante en participant bien malgré elle à un rituel morbide en pleine forêt. Après avoir été confrontée à l’absence, la jeune femme devra affronter le poids de la haine et de la vengeance.

Peut-on vraiment choisir de tout oublier ? Le drame de Lorie se conclura un peu en queue de poisson, trop rapidement. Sur une sorte de silence plus ou moins acceptable à peine tempéré par le fait que le lecteur, lui, sait qu’une certaine justice prévaudra au bout du compte par l’entremise de ce que l’on peut appeler « les forces naturelles »… L’écriture de Martineau se fait parfois lumineuse, d’autres fois sombre, en parfaite communion avec la nature qu’elle décrit. Certains passages donnent l’impression que l’on est soi-même en train d’entrouvrir la tente au petit matin et de voir les rayons du soleil dissiper la brume qui s’élève lentement au-dessus d’un lac alors que tous les oiseaux de la forêt chantent leur joie d’être là…

La fille sans peau

À 240 kilomètres au sud du pôle Nord, au sud-ouest du Groenland, le dégel printanier vient de mettre à jour ce qui semble être une momie datant de l’époque des Vikings ; la communauté scientifique s’émeut et la capitale, Nuuk, retient son souffle. Pas très longtemps, cependant, puisque ladite momie, pas même encore authentifiée, disparaît en pleine nuit en laissant derrière elle le cadavre éviscéré du policier qui la surveillait. Comme si cela ne suffisait pas, les cadavres atrocement mutilés s’accumulent bientôt, rappelant une série d’assassinats qui avait bouleversé la petite ville 40 ans plus tôt…

Fraîchement débarqué de Copenhague, Matthew Cave enquête pour son journal aidé par Tupaarnaq, une jeune Autochtone au corps entièrement recouvert de tatouages, qui vient tout juste de sortir d’un long séjour en prison. Bien vite, le journaliste remonte la piste des affaires datant du milieu des années 1970 ; on semble avoir voulu cacher des cas de maltraitance et de viol touchant quatre fillettes de la communauté. Tupaarnaq était directement impliquée dans cette histoire. Cave parviendra de justesse à faire la lumière sur ce qui se cache vraiment derrière tous ces mystères et qui souligne les liens tendus entre les autonomistes groenlandais et les administrateurs danois.

Mads Peder Nordbo dessine ici quelques personnages convaincants, l’étrange Tupaarnaq en tête, tout comme il sait faire surgir des paysages envoûtants de ses descriptions d’une terre si différente de la nôtre. C’est la force et l’attrait principal de son roman : le Groenland qu’il nous raconte est celui d’un initié qui sait en apprécier les duretés comme les attraits. Triste que son histoire soit trop touffue et souvent mal articulée. Voilà néanmoins un auteur à surveiller.

Trahison

Lilja Sigurdardóttir est apparue sur le radar des lecteurs de polar au printemps 2017 avec une histoire aussi touchante que dérangeante (Piégée, chez Métailié) qui s’est poursuivie dans deux autres livres, formant ce que l’on a ensuite nommé la trilogie Reykjavik noir ; on vous en a parlé ici. Cette nouvelle histoire se détache complètement de cette série et met en scène une jeune Islandaise (Ursula) spécialisée dans les missions humanitaires risquées (Congo, Syrie). De retour au pays, elle se voit proposer le poste de ministre de la Justice par intérim.

Bien vite, toutefois, Ursula saisira qu’elle se trouve dans un territoire miné tout aussi dangereux que ceux qu’elle a connus lorsqu’elle affrontait le virus Ebola ou les bombes de Bachar al-Assad. À sa grande surprise, elle se trouvera même confrontée au fantôme de son père et à la violence d’un SDF, ami de ce dernier. Elle comprendra surtout que son administration fait tout en coulisse pour la piéger et lui faire porter le fardeau de vieilles décisions douteuses ; sa vie comme celle des membres de sa famille est en danger. Mais avec l’aide de l’ancien agent des forces spéciales qui lui sert de chauffeur, Ursula parviendra à temps à saisir l’ampleur du complot… et à se tirer de ce mauvais pas.

Lilja Sigurdardóttir sait raconter des histoires solides en s’appuyant sur des personnages crédibles et attachants. Son écriture nerveuse, efficace, réussit à tracer clairement les situations les plus complexes et sa façon de mettre les choses en contexte en l’espace d’à peine quelques lignes est même assez unique — ce qui souligne aussi l’excellence de son traducteur. Ce n’est certainement pas la dernière fois que vous entendrez parler d’elle en ces pages.

L’île au secret

Depuis la parution de La cité des jarres, d’Arnaldur Indridason, en 2005, chaque année amène la traduction en français de nouveaux auteurs islandais tout aussi prometteurs les uns que les autres et Ragnar Jónasson fait partie de cette liste depuis Snjór, paru en 2016. Cette toute nouvelle histoire est en fait le deuxième volet d’une trilogie amorcée avec La dame de Reykjavik chez le même éditeur (La Martinière) ; nous sommes toujours en Islande, mais loin cette fois de Siglufjördur, où Jónasson a d’abord situé l’action des romans qui l’ont fait connaître.

Nous sommes en fait à la fois à Reykjavik, avec l’inspectrice Hulda Hermannsdottir, et sur l’île d’Ellidaey, à quelques encablures de la côte sud-ouest de l’Islande. C’est là que quatre amis se sont donné rendez-vous pour commémorer la mort de leur ancienne copine Katla. Le lecteur, lui, apprend dès le départ qu’ils seront conviés à une sévère remise des pendules à l’heure puisque la disparition de Katla a donné lieu à une grossière erreur judiciaire fabriquée de toutes pièces.

Hulda, qui a été mêlée à la première affaire dix ans plus tôt, enquête sur la mort — une chute brutale du haut de la falaise — de l’un des quatre amis réfugiés sur l’île. Son supérieur est en fait celui qui a « élucidé » le meurtre de Katla et ce n’est qu’en essayant de tirer au clair l’« accident » survenu à Ellidaey que la policière fera enfin la lumière sur toute l’affaire. Même si Hulda est un personnage plutôt sympathique, l’histoire est cousue de fil blanc, mince, et ce n’est sans doute pas le meilleur livre de Jónasson…

ZEC La Croche / La fille sans peau // Trahison /// L’île au secret

★★★ / ★★★ // ★★★ 1/2 /// ★★★

Maureen Martineau, Héliotrope – Noir, Montréal, 2020, 176 pages / Mads Peder Nordbo, traduit du danois par Terje Sinding, Actes Sud – Actes noirs, Arles, 2020, 380 pages // Lilja Sigurdardóttir, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, Métailié – Noir, Paris, 2020, 352 pages /// Ragnar Jónasson, traduit de l’anglais par Ombeline Marchon, La Marinière – Noir, Paris, 2020, 343 pages