Au coeur de la nébuleuse tibétaine: le cas T. Lobsang Rampa

Getty Images

Voyager sans même avoir à se déplacer, voilà peut-être la solution rêvée aux contraintes posées par la fermeture des frontières et les limites budgétaires. La technologie existe déjà, au fond, et depuis aussi longtemps que le monde est monde. Il suffit d’un cocktail d’imagination, d’audace et — pourquoi pas ? — de mensonge. Et certains écrivains l’ont compris mieux que d’autres.

En 1956, sorti de nulle part, un certain T. Lobsang Rampa fait paraître en Grande-Bretagne Le troisième œil. Le livre raconte au « je », selon ce qui prend toutes les apparences d’un récit autobiographique, l’histoire d’un jeune noble tibétain, Tuesday Lobsang Rampa, envoyé dans une lamaserie médicale à l’âge de sept ans.

Au Chakpori — l’une des montagnes sacrées de Lhassa et site de l’école médicale tibétaine, détruite par les Chinois en 1959 —, sous la protection du 13e dalaï-Lama, il apprend la médecine, la religion, les arts martiaux et « les secrets les plus profonds des sciences ésotériques tibétaines » — en passant par des momies extraterrestres et des apparitions du yéti. Ses pouvoirs psychiques hors du commun sont ensuite accrus après une opération chirurgicale appelée « ouverture du troisième œil », qui permet de stimuler les centres médiumniques du cerveau.

Selon la première biographie fournie par son éditeur anglais — qui soutient avoir vu un diplôme de médecine délivré par une université chinoise —, T. Lobsang Rampa était « docteur en médecine, docteur ès sciences, licencié ès lettres. En 1937, il est à Shangai (sic), chirurgien dans l’aviation chinoise. Début 1938, il est fait prisonnier par les Japonais. Pendant la guerre mondiale, il est capturé de nouveau par les Japonais et torturé : on lui brise les jambes pour l’empêcher de s’évader. En 1944, il est envoyé près d’Hiroshima, comme chirurgien attaché à un camp de femmes — nouvelles tortures ».

Le Tibet sans peine

Et ça ne s’arrête pas là : « Dans la confusion provoquée par l’explosion de la bombe d’Hiroshima, il s’échappe et se retrouve sur une plage coréenne. Au prix de maintes souffrances il gagne Moscou. Là, il est soupçonné d’espionnage et arrêté. On le conduit en Pologne où on l’abandonne à son triste sort. Il traverse la Pologne, l’Allemagne, la France. À Cherbourg, il s’embarque pour les USA en travaillant sur le bateau pour payer son voyage. En 1951, lassé par la vie américaine, il débarque en Angleterre. Il subsiste en exerçant illégalement son métier de médecin. Puis on lui demande d’écrire son autobiographie et c’est Le troisième œil. » Ouf.

La même année, peu de temps après la parution du livre, Hugh Richardson, diplomate et tibétologue britannique (il avait dirigé la mission diplomatique au Tibet durant neuf ans, de 1936 à 1945), en faisait une critique dévastatrice dans le Daily Telegraph and Morning Post, un quotidien de Londres, intitulée « Le Tibet imaginaire » : « On y trouve une quantité innombrable d’inexactitudes grossières sur la vie et les coutumes qui font penser à une mise en scène occidentale de théâtre de boulevard. »

Malgré ces réserves, le livre devient un succès immédiat.

En 1958, un groupe d’experts sur le Tibet embauche un détective privé afin d’enquêter sur Rampa. L’auteur du Troisième œil serait en réalité un certain Cyril Henry Hoskin, né en 1910 à Plympton dans le Devon, un comté du sud-ouest de l’Angleterre. Son père était plombier, Hoskin n’était jamais allé au Tibet et ne parlait pas tibétain. Il était employé dans une entreprise de cours par correspondance. En 1948, il avait officiellement fait changer son nom en Carl Kuan Suo (ou Dr Kuan Suo) avant d’adopter le pseudonyme littéraire de Tuesday Lobsang Rampa.

Démystification ? Comme dans la plupart des cas de canular, de supercherie ou de trompe-l’œil, il arrive un moment où on atteint un point de basculement. L’objet peut tomber d’un côté ou de l’autre de la ligne mince qui sépare la réalité de la fiction.

Et c’est là où, avec Rampa, les choses deviennent particulièrement intéressantes.

Ma cavale au Canada

La presse britannique a vite retrouvé l’écrivain pour le confronter à ces allégations. Les explications du lama ne se font pas attendre. Il ne nie rien, mais prétend que les apparences sont plus complexes : le corps de Hoskin est en fait occupé depuis plusieurs années par l’esprit de Lobsang Rampa…

Il s’explique en détail dans son troisième livre, Histoire de Rampa, paru en 1960. Des lamas tibétains, grâce à une technique appelée transmigration, ont libéré Hoskin de son propre corps pour que l’âme de Lobsang Rampa s’y installe. Voilà. Et les sceptiques seront confondus.

Face aux accusations de supercherie littéraire et de charlatanisme, harcelé par les journalistes, Rampa quitte la Grande-Bretagne au début des années 1960 — physiquement, cette fois. Il s’installe à Windsor, en Ontario. Puis, en 1962, habite brièvement à Montevideo, en Uruguay. On le sait, parce que c’est là-bas que Carl Kuan Suo a encore une fois fait changer officiellement son nom pour adopter celui de Tuesday Lobsang Rampa.

Puis, retour en Ontario et un bref épisode au Nouveau-Brunswick. Avant de s’installer à… Montréal, où il fait la connaissance d’Alain Stanké, alors journaliste et directeur des Éditions de l’Homme. Stanké, qui était son voisin à Habitat 67, est rapidement devenu son éditeur pour le Québec, son agent littéraire francophone (un peu contre son gré, raconte-t-il) et même son ami. C’est ce qu’il raconte dans Rampa : imposteur ou initié ?, un livre paru en 1980.

Parti s’installer à Vancouver en 1972, Rampa est mort en 1981 à Calgary, emportant avec lui tous ses secrets, après avoir publié 19 livres qui se seraient écoulés à plus de quinze millions d’exemplaires — pour la plupart traduits en français dans la fameuse collection « L’aventure mystérieuse » des éditions J’ai Lu.

Sur fond d’évolution spirituelle de l’humanité, l’écrivain a touché à tout : métempsycose, voyages astraux, prophéties, extraterrestres et soucoupes volantes, télépathie avec les chats, boules de cristal, chakras, alouette.

Lama tibétain, imposteur de génie, écrivain total ? « Quelle que soit l’idée que vous ayez de vous-même, vous êtes ce que vous croyez », a-t-il écrit, lui dont les ouvrages, paradoxalement, ont certainement inspiré quelques vocations de tibétologues aussi sérieux que scientifiques.

Si on accorde généralement aujourd’hui à Rampa une partie de la paternité du mouvement du Nouvel Âge, il est sans doute aussi l’auteur de l’une des plus fascinantes et des plus fortes mystifications littéraires du XXe siècle.

Et d’une certaine façon, Tuesday Lobsang Rampa aura réussi à atteindre l’immortalité, puisque son œuvre lui survit.