«La femme qui rit»: rira bien qui rira la dernière

Chez Brigitte Pilote, la nature offre un miroir grossissant aux secousses intérieures de ses personnages, tous incapables d’avouer à leurs proches leurs désirs profonds, dans une ambiance torve et oppressante où la dévotion mysticoreligieuse et les soubresauts du corps en floraison sont les revers d’une même médaille.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Chez Brigitte Pilote, la nature offre un miroir grossissant aux secousses intérieures de ses personnages, tous incapables d’avouer à leurs proches leurs désirs profonds, dans une ambiance torve et oppressante où la dévotion mysticoreligieuse et les soubresauts du corps en floraison sont les revers d’une même médaille.

« C’est tellement archétypal ! C’est sûr que si les gens lisent juste le résumé, ç’a l’air plate », lance en riant Brigitte Pilote au sujet de son troisième roman, La femme qui rit. Jugez-en par vous-mêmes : à la ferme familiale, un veuf répondant au nom d’Émile Sever, et n’ayant pas de sévère que son nom, mène une existence banale avec un fils handicapé par la poliomyélite, Florian, qu’il a soustrait aux rituels de l’enfance afin de le soustraire aussi aux éventuelles railleries dont l’aurait agoni les gamins du village.

Après des années de vie entre quatre yeux, le vieil homme invite une domestique à rompre leur solitude, moins parce que les travaux de la maisonnée appellent une nouvelle paire de bras que parce qu’il rêve que sa lignée participe à la suite du monde. Un souhait qui, compte tenu de la timidité de son fils, ne pourra prospérer sans un minimum d’intervention. Le patriarche force le destin, et le destin lui sourit : on célèbre bientôt les épousailles de la domestique et de ce jeune homme au cœur lourd d’angoisses et de secrets.

La puissance d’un roman ne repose heureusement pas que sur l’originalité de son canevas, mais surtout sur sa façon de lui donner vie, ou, dans ce cas-ci, sur sa façon de le subvertir. Relecture des codes du roman du terroir, La femme qui rit emprunte moins à L’homme qui rit de Victor Hugo qu’à La Scouine (1918) d’Albert Laberge ou à Angéline de Montbrun (1882) de Laure Conan, des œuvres qui refusaient déjà en leur temps de dépeindre la terre paternelle, le mariage et la famille en lieux de toutes les émancipations.

La (pas) sainte trinité

Chez Brigitte Pilote, la nature offre ainsi un miroir grossissant aux secousses intérieures de ses personnages, tous incapables d’avouer à leurs proches leurs désirs profonds, dans une ambiance torve et oppressante où la dévotion mystico-religieuse et les soubresauts du corps en floraison sont les revers d’une même médaille. Il y avait d’ailleurs longtemps qu’un roman québécois n’avait pas pigé aussi généreusement dans l’iconographie catholique (pour mieux la triturer).

« Tu remarqueras, souligne l’autrice, qu’à chaque fois qu’il y a un quatrième personnage qui arrive, il faut qu’il y ait un personnage qui s’en aille. J’ai beaucoup travaillé le trio. » Ou, si vous préférez, beaucoup travaillé la trinité (pas si sainte). Anecdote : comme la domestique sans nom du roman, une sorte de Survenante aux charmes délicatement envoûtants nimbée d’une aura de Vierge Marie, la mère de Brigitte Pilote a été novice chez les Sœurs de Sainte-Anne, à Lachine.

Je ne me voyais pas faire ça [écrire] entre deux brassées de linge sale, parce que, quand j’écris, j’ai besoin de me plonger complètement. Mais ce désir-là de l’écriture, je l’avais depuis toute jeune

 

Malgré ce que suggère son titre mystérieux, c’est pourtant Florian, garçon pathologiquement mélancolique, qui est le personnage principal de La femme qui rit, ou, du moins, qui en incarne la figure tragique. « Un jour, il se trouvait normal et, le lendemain, il lui semblait que les dégâts [de la poliomyélite] s’étaient étendus bien au-delà des séquelles originelles et que son être entier se retrouvait abîmé — que son visage et même son âme étaient hideux. Il se sentait vil, perdu. »

« Ce passage-là, c’est un de mes passages préférés », confie Brigitte Pilote, une phrase qu’elle prononcera pas moins de cinq fois au sujet de différents passages au cours de l’entretien (enthousiaste, vous dites ?). « Tout le personnage de Florian est centré sur le fait qu’il ne veut pas que son handicap le définisse, sur sa crainte que sa maladie ne l’ait pas atteint que physiquement, mais que ça ait aussi atteint sa personnalité. »

Douloureuse transmission

Rarement une écrivaine tente-t-elle si peu de camoufler ses ambitions de succès que Brigitte Pilote. Aujourd’hui âgée de 54 ans, la mère de deux filles ayant maintenant quitté la maison faisait le choix il y a une décennie de tenter de vivre de l’écriture. « Je ne me voyais pas faire ça [écrire] entre deux brassées de linge sale, parce que, quand j’écris, j’ai besoin de me plonger complètement. Mais ce désir-là de l’écriture, je l’avais depuis toute jeune », dit celle qui, enfant, faisait la lecture à sa mère pour la distraire pendant qu’elle repassait (« J’en reviens pas qu’elle me laissait lire Agaguk à huit ans ! »). Elle ne cache pas qu’elle aurait aimé que ses deux premiers romans, pourtant bien accueillis (Mémoires d’une enfant manquée et Motel Lorraine, parus chez Stanké en 2012 et 2013), s’écoulent davantage en librairies.

C’est d’ailleurs elle qui, il y a quelques années, prenait en main ses affaires et qui, après avoir mis plusieurs lignes à l’eau, parvenait en 2017 à faire paraître à Paris, chez Michel Lafon, Motel Lorraine, un roman choral campé dans le motel de Memphis où Martin Luther King a été assassiné (un titre qui a ensuite été repris en poche chez Points). En publiant La femme qui rit aux Éditions du Seuil, Brigitte Pilote rejoint un très petit groupe d’écrivains québécois, parmi lesquels Nelly Arcan, Suzanne Jacob, Anne Hébert et Jacques Godbout. Elle se présente ce jour-là à l’entrevue après avoir visiblement tout lu ce que le Web recelait d’informations au sujet de celui qui lui poserait des questions, ainsi qu’au sujet de celle qui lui tirerait le portrait, avec une attitude tenant autant de celle de la créatrice que de l’entrepreneure venue défendre un produit.

Qu’elle se rassure : son roman se défend amplement par lui-même, tant son décor emprunté à la littérature du terroir devient le fécond et ensorcelant prétexte lui permettant de creuser le sillon de thèmes éternels : la violence du fardeau que l’on impose à ses héritiers lorsqu’on les confine à un rôle, et la difficulté de s’épanouir pour qui souhaite refuser ce rôle.

« Chaque fois que tu ne veux vraiment pas quelque chose pour ton enfant, c’est là que ça se produit », observe l’écrivaine en grossissant volontairement le trait, bien qu’en traduisant avec justesse une conception de la transmission imprégnant profondément La femme qui rit, dans lequel les traumatismes irrésolus, et les crispations viscérales, constituent la matière principale du legs d’un parent à son enfant.

Mais La femme qui rit tient aussi de la fable sur la mort. Mort qui refuse de se présenter à qui l’attend le plus et qui surgit là où on l’attend le moins. « Les gens arrivent à un certain âge et pensent qu’ils vont s’effacer rapidement, mais ce n’est pas comme ça que ça se passe, note Brigitte Pilote. Ce n’est pas parce que t’as décidé que tu partais que tu pars. On a en dedans de nous des pulsions de vie dont on ne peut contrôler la force. »

 

La femme qui rit

Brigitte Pilote, Éditions du Seuil, Paris, 2020, 160 pages