Tout ce qui brille chez Khate Lessard

Khate Lessard milite pour l’acceptation.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Khate Lessard milite pour l’acceptation.

Assise dans un café du Centropolis, à Laval, Khate Lessard raconte son parcours, décortique ses souvenirs, éclate de rire. Au milieu d’une anecdote, la serveuse s’approche. « Je m’excuse de vous déranger, je voulais juste vous dire merci de la part de mon ami. Grâce à vous, il a fait son coming out en tant que personne trans. Je vous ferais un câlin, mais je ne peux pas à cause de la pandémie. »

Khate Lessard sourit. On sent que la confession l’émeut. On sent aussi que ce n’est pas la première fois qu’une telle chose survient. Depuis son passage à Occupation double ? « Ça arrive souvent », confirme-t-elle.

Il y a par exemple eu cette passante, qui l’avait apostrophée au centre commercial. Un peu essoufflée, elle lui avait avoué : « Je pile sur mon orgueil pour vous dire que j’ai arrêté de parler à mon père il y a des années, quand il a commencé à sortir avec une femme trans. Je trouvais ça dégueulasse. Mais quand je vous ai vue passer à la télé, je me suis excusée. On s’entend super bien maintenant. »

La formulation pourrait sembler peu délicate, mais Khate ne s’en fait nullement. « C’est là qu’on voit l’importance de dédramatiser les choses. Clairement, elle avait dramatisé le sujet dans sa tête, la fille ! »

C’est ce même ton chaleureux, engageant, que la Youtubeuse utilise sur sa chaîne, qui compte quelque 47 500 abonnés. On dit « chaîne », mais Khate l’appelle son journal intime. Elle y aborde tous les sujets. Invite son public à l’interroger sur les trucs les plus personnels. Trop parfois ? « Certaines questions sont déplacées, toutes croches, bizarres. Mais l’important, c’est de ne pas réagir de manière négative, de ne pas être bête ou cassante. Sinon, on tourne le dos aux gens et ils ne sont plus intéressés à nous écouter, à essayer de nous connaître. Il faut juste… comprendre qu’eux ne comprennent pas. »

Cette philosophie, elle la met aussi de l’avant dans Simple et fabuleuse. Écrite en collaboration avec la chroniqueuse Judith Lussier, cette autobiographie retrace la vie de celle qui est née dans le corps d’un garçon à Amos. Les violences de certains compagnons de classe. La terreur du cours de natation, où elle devait porter un slip, mais rêvait de recouvrir sa poitrine. Les serviettes qu’elle posait sur sa tête pour faire comme si elle avait de longs cheveux.

Puis, des années plus tard, cette soirée où un policier lui avait demandé de s’identifier au volant. C’était après sa transition, mais avant son changement de nom officiel. « Je ne veux pas les papiers de votre chum, madame. Je veux les vôtres. » Malgré les explications de Khate, l’incompréhension de l’agent. « Mais comment se fait-il que les gens qui s’occupent de la société ne soient pas au courant de certaines choses ? » avait-elle alors pensé. « C’est ce jour-là que j’ai commencé à prendre mon rôle éducatif plus au sérieux. »

Pétillante et divertissante

Dans son livre, Khate Lessard s’adresse au vous, interpelle le lecteur. « On m’entend vraiment parler, à ma manière. Je ne voulais pas faire quelque chose de trop sérieux », dit-elle.

Malgré les passages douloureux, à vif, dont ceux faisant état d’une relation toxique, l’autrice écrit comme elle anime. De façon pétillante et divertissante. « J’ai vécu tellement d’intimidation que j’ai appris à rendre les choses plus douces, plus drôles. Quand ils voient qu’on rit de nos trucs, qu’on n’est plus aussi faible qu’avant, les gens qui nous écœuraient, qui perdaient du temps à nous rabaisser n’ont rien à rajouter. »

Son charisme et sa personnalité l’ont menée à OD. Elle s’est liée d’amitié avec Julie Snyder qui a suivi son opération de vaginoplastie à l’écran dans La quête de Khate. Puis lui a offert un rôle de chroniqueuse dans sa Semaine des 4 Julie.

À l’école des médias où Khate avait étudié avant cette renommée, et avant sa transition, on lui suggérait pourtant de rendre sa voix radiophonique « plus masculine ». « J’aurais voulu me spécialiser en télévision, mais je sentais que mon apparence ne fittait pas avec ce que je voulais livrer, je n’étais pas à l’aise. »

L’apparence, justement. Elle milite aujourd’hui pour l’acceptation. « C’est toujours un peu épeurant, honnêtement, pour une femme trans. On veut être crédible, aimée, acceptée. On veut plaire parce qu’on change notre vie complète. Malheureusement, dans la société, ça passe souvent par le physique. Il y a une pression d’être belle, de faire des chirurgies, de se refaire le visage. De oh, j’ai les épaules trop carrées ; oh, j’ai la mâchoire trop grosse… Mais est-ce que je suis OBLIGÉE de me refaire les seins ? Non. Est-ce que je suis OBLIGÉE de refaire mon nez ? Non. Je vais juste apprendre à m’apprécier comme je suis. Je n’ai pas besoin de rentrer dans le moule de la femme trans parfaite. »

La photo qui devait orner son livre, elle, devait être réalisée par Julie Perreault. Khate devait porter une robe de Denis Gagnon. En raison du confinement, tout a été annulé. Qu’à cela ne tienne, inspirée par son idole Lady Gaga, elle a sorti son côté « extra ». Son amoureux, Fabrice Gagnon Mckenzie, s’est chargé du portrait. Des ventilateurs dans leur cuisine ont mis du vent dans sa chevelure.

Car Khate a de l’imagination, de la créativité. Elle joue du violon, danse le ballet jazz, rêve de musique, de théâtre, de film, peut-être. « J’aime les choses provocantes. Je capote sur les perruques, sur les talons hauts, sur tout ce qui brille. Le titre de mon livre le dit, en fait. Je suis une personne simple, mais j’adore les choses fabuleuses. »

Khate. Simple et fabuleuse

Khate Lessard, Éditions Pratico, Québec, 2020, 145 pages