Dans l’ascenseur avec Kathy Reichs

Isolée sans vraiment l’être pendant ce confinement, Kathy Reichs consacre le temps originellement prévu pour la tournée à l’écriture de son prochain roman.
Photo: Marie-Reine Mattera Isolée sans vraiment l’être pendant ce confinement, Kathy Reichs consacre le temps originellement prévu pour la tournée à l’écriture de son prochain roman.

Le résumé d’une œuvre en cinq points déclinés en moins de 30 secondes, soit le temps d’un tour d’ascenseur. En d’autres termes (et une autre langue), the elevator pitch. Au bout du fil, Kathy Reichs s’amuse à l’appliquer à son nouveau roman, La mort sans visage (Robert Laffont) : « Lésion au cerveau, exil, théorieconspirationniste, exploitation des plus vulnérables, cadavre défiguré. »

Dans cette 19e enquête de l’anthropologue judiciaire Temperance Brennan, l’alter ego de Kathy Reichs a maille à partir avec sa nouvelle supérieure. À tel point qu’elle est carrément expulsée du Bureau du médecin légiste du comté de Mecklenburg, à Charlotte. Pas question toutefois pour elle de ne pas poursuivre le travail amorcé, soit l’identification d’un cadavre sans visage. Oh, et elle se remet d’une intervention chirurgicale mineure, après qu’on lui a diagnostiqué un anévrisme cérébral. La table est mise pour une intrigue où les fans de Kathy Reichs (ils sont nombreux : ses livres se sont vendus à plus de 4 millions d’exemplaires dans 36 langues) se retrouveront en terrain familier.

Et si la romancière jouait à se « pitcher » elle-même, en cinq points ?

Être sur pause(s)

Dur de passer à côté de la pandémie de COVID-19. La mort sans visagedevait sortir au printemps, en anglais comme en français — une première. Mais au moment de l’entrevue, la tournée promo de Kathy Reichs venait d’être annulée. Depuis, la romancière, qui vit à Charlotte (Caroline du Nord) mais possède un pied-à-terre à Montréal, où elle a longtemps travaillé au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de la province de Québec, s’est mise sur pause dans sa maison au bord de la plage, « en compagnie de mes deux filles et de quatre de mes six petits-enfants », fait-elle savoir.

Isolée sans vraiment l’être, elle consacre le temps originellement prévu pour la tournée à l’écriture de son prochain roman. Coup sur coup, deux « Tempe » Brennan. Comme dans le bon vieux temps, pourrait-on dire, étant donné que la romancière, qui nous avait habitués à un Brennan annuel, a fait faux bond à son personnage pendant presque quatre ans : il y a eu l’écriture d’un hors-série, Two Nights (non traduit en français), un changement de maison d’édition et une pause (prépandémie), pour des raisons de santé.

Alter ego

Kathy Reichs a en effet subi une intervention chirurgicale à cause d’un anévrisme cérébral. Comme « Tempe », son alter ego. « Mais ça lui fait plus peur à elle qu’à moi ! » pouffe celle qui admet avoir bien des points communs avec son personnage. « Nous sommes réservées en ce qui concerne nos vies privées, nous avons le même sens de l’humour et, bien sûr, nous sommes anthropologues judiciaires… même si elle se met plus dans le pétrin que moi ! Par contre, nous avons nos différences. Quand je l’ai imaginée, je tenais à ce qu’elle ait des défauts — pas que j’en sois, moi, dépourvue ! (rires) »

Ainsi, Temperance, qui est alcoolique, ne boit plus… mais c’est à Kathy que des lecteurs, rencontrés en séances de dédicaces, proposent d’aller avec eux chez les AA. Une autre différence est de plus en plus marquée entre la créature, qui n’écrit pas de romans, et sa créatrice : la fiction occupe maintenant davantage Kathy Reichs que l’anthropologie judiciaire. Elle ne mettra toutefois jamais la science de côté, ne serait-ce que pour alimenter « Tempe ».

De l’importance de la science et de l’éthique

C’est d’ailleurs dans et pour la science que Temperance Brennan est née. « Je venais d’être nommée professeure titulaire à l’Université de Charlotte, je devais donc publier et je n’avais pas envie d’écrire un autre article scientifique. » Ou un manuel dans lequel elle creuserait un de ses dossiers. C’est ce que, dans La mort sans visage, a fait la supérieure de Temperance, utilisant pour sa propre gloire un cas qui n’a pas été résolu et concernant un de ces « plus vulnérables » que sont les enfants.

Là est l’origine du conflit entre les deux femmes : pour « Tempe », il y a là un impardonnable manquement à l’éthique. Pour Kathy Reichs aussi. « Je ne peux même pas imaginer faire ça — plus encore sur une affaire non résolue », assure celle qui, après le 11 septembre 2001, a participé à l’identification des victimes. Même chose dans les charniers guatémaltèques, après la guerre civile. Plus près de nous, elle a eu à travailler sur des ossements humains appartenant à une fillette. Elle a pu confirmer que c’était ceux de Jolène Riendeau, disparue une douzaine d’années plus tôt. Ces drames ne se retrouvent pas dans ses romans. « Par contre, je puise dans mes expériences pour trouver des idées. »

Science et fiction, main dans la main

Ainsi, Déjà Dead, paru en 1997, « s’appuie très librement sur l’affaire du tueur en série Serge Archambault, contre lequel j’ai témoigné après avoir identifié une de ses victimes ». Temperance Brennan y fait son entrée. La science aussi, de façon plus rigoureuse que dans les procedurals — ces intrigues tournant autour de la façon dont les crimes sont résolus — si populaires dans les années 1990. Ceux qui s’attardaient aux techniques scientifiques avaient retenu l’attention de Kathy Reichs… pour la façon dont ils (mal) traitaient les techniques et procédures scientifiques. Elle avait envie de corriger le tir.

La fiction, garantit-elle, n’a pas sa place dans ces parties-là de ses romans, dont la rédaction est exigeante et qu’elle écrit « un peu comme si je m’adressais à un jury : je donne une information vérifiée, juste. Je fuis le jargon scientifique… et j’essaie d’être brève ». Du clair. Du net. De l’exact. Du prouvé. Comment s’étonner, alors, qu’elle soit aussi affectée par la multiplication actuelle des fake newset des théories conspirationnistes ! Elle en a fait un des thèmes de La mort sans visage. Ce n’est pas un hasard.

Des mots aux images

Le hasard n’est toutefois pas absent du volet « fiction » de la carrière de Kathy Reichs : elle n’avait pas prévu que son univers se retrouverait un jour à la télévision. Et pourtant. Mettant en vedette Emily Deschanel dans le rôle de Temperance Brennan et David Boreanaz dans celui d’un agent spécial, Bones a été diffusé de 2005 à 2017 : 12 saisons, 246 épisodes !

Kathy Reichs y a agi à titre de conseillère scientifique, de productrice, de scénariste (cinq fois, avec une de ses filles) et même… d’actrice. Une fois, dans la 2e saison. « Oh, j’ai hésité ! Mais jouer avec David Boreanaz, dirigée par David Duchovny, je ne pouvais pas dire non. J’ai adoré l’expérience. Mais je ne recommencerai plus jamais ! »

Ding ! Les portes s’ouvrent. Et c’est sur ce dernier rire que se termine le tour d’ascenseur en cinq points et en sa compagnie.

La mort sans visage

Kathy Reichs, traduit de l’anglais par Dominique Haas et Stephanie Leigniel, Robert Laffont, Paris, 2020, 420 pages