Audubon, drôle d’oiseau

Fidèle à sa manière, le romancier Louis Hamelin mélange ici l’Histoire et le mythe, selon une double trame où vient se juxtaposer son propre point de vue, celui d’un «écrivain et naturaliste québécois».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Fidèle à sa manière, le romancier Louis Hamelin mélange ici l’Histoire et le mythe, selon une double trame où vient se juxtaposer son propre point de vue, celui d’un «écrivain et naturaliste québécois».

Selon certaines estimations, le monde compterait aujourd’hui trois milliards d’oiseaux de moins qu’en 1970. Soixante-seize espèces de mammifères auraient aussi disparu depuis la fin du Moyen Âge. Et des 50 à 70 millions de bisons présents sur le continent américain à l’arrivée des colonisateurs européens, seulement 325 broutaient encore autour de 1885.

C’est l’un des versants du déclin qu’aborde Les crépuscules de la Yellowstone, le 9e roman de Louis Hamelin. Le narrateur décide de remonter la rivière Yellowstone jusqu’aux montagnes Rocheuses en revisitant la dernière grande expédition de 1843 du peintre et naturaliste John James Audubon (1785-1851), véritable icône de la culture américaine qui avait à l’époque 58 ans — édenté et fourbu, un vieillard à l’époque.

Né Jean-Jacques Audubon dans la colonie française de Saint-Domingue, élevé en Bretagne, l’homme est considéré comme l’un des premiers ornithologues du Nouveau Monde. Scientifique, artiste et aventurier, « massacreur de faune à poil et à plume », ce Français métamorphosé en Américain est un personnage bourré de contradictions. Du bonbon pour un romancier.

« L’idée était surtout de regarder l’évolution du rapport des humains à la nature depuis deux siècles, raconte au bout du fil Louis Hamelin, depuis son bureau installé dans le sous-sol de sa maison de Sherbrooke. En ce sens, le cas d’Audubon est fascinant. C’est vraiment encore une phase de prédation et de destruction généralisée. Les naturalistes de l’époque participaient eux-mêmes allègrement au massacre généralisé. Ça se faisait comme ça à l’époque », confie-t-il.

L’angle d’approche choisi par l’auteur de La constellation du lynx(Boréal, 2010, Prix littéraire des collégiens et Prix des libraires du Québec) est l’amitié d’Audubon avec Étienne Provost, le trappeur canadien originaire de Chambly qui lui a servi de guide. Provost était considéré à son époque, rappelle Louis Hamelin, comme l’un des meilleurs coureurs des bois de toutes les Rocheuses.

« J’ai choisi de concentrer le propos sur la dernière grande expédition d’Audubon dans le Haut-Missouri. Mais quand je me suis embarqué là-dedans, le sujet m’a fait décoller et au lieu d’écrire une espèce de novella de 80 pages, comme je l’avais d’abord envisagé au début, je me suis retrouvé avec un roman un peu épique. »

Premier volet d’une trilogie

Les crépuscules de la Yellowstone est ainsi le premier volet d’une suite de trois histoires que Louis Hamelin appelle « Les amitiés du Nouveau Monde ». Les autres livres seront consacrés au philosophe naturaliste américain Henry David Thoreau ainsi qu’au fameux Grey Owl, faux Indien mais vrai pionnier de la conservation de la faune, qui a vécu quelques années non loin de Cabano, près du lac Témiscouata.

Fidèle à sa manière, le romancier mélange ici l’Histoire et le mythe, selon une double trame où vient se juxtaposer son propre point de vue, celui d’un « écrivain et naturaliste québécois » qui lui ressemble plus que le Sam Nihilo qui lui a souvent servi d’alter ego fictif. « L’inspiration, pour un romancier, c’est l’art de s’approprier les événements », a-t-il déjà écrit.

Le territoire, la mythologie continentale américaine, la présence des puissances mortifères, la complexité de nos rapports avec les Amérindiens. Ses livres sont traversés de violence primitive et de dépossession — qui s’accompagne de son envers, une réappropriation active.

Les héros de ses romans se portent d’ailleurs souvent à la défense de l’environnement. Comme le Édouard Malarmé de La rage (Québec Amérique, 1989), son premier livre, qui lui avait valu un Prix du Gouverneur général. Ou bien comme la protagoniste d’Autour d’Éva (Boréal, 2016), qui retourne dans son Abitibi natale.

Petites fins du monde

À 60 ans, plus de 30 ans après ses débuts littéraires, ce biologiste de formation et ornithologue amateur donne l’impression de renouer de manière plus frontale avec ses premières amours. Dans L’humain isolé (Éditions Trois-Pistoles, 2006), ne confiait-il pas que le premier livre auquel il a travaillé était un ouvrage d’histoire naturelle ?

Un voyage qui l’a ainsi mené à l’été 2018 à Livingston, au pays de la « rivière du sixième jour », une petite ville branchée du Montana qui compte, écrit-il, « plus de boutiques de mouches artificielles que de galeries d’art », où ont vécu notamment les écrivains Jim Harrison et Thomas McGuane.

Pas très loin de « l’œil du cyclone pétrolier », au cours d’un épisode saisissant d’« effondrement mental » dans une chambre d’un Best Western de Williston, suivi d’un autoportrait en has been sous acide. Des pages teintées d’une ironie dont Louis Hamelin n’a jamais été avare.

Une façon, raconte-t-il pince-sans-rire, de gérer l’approche de la soixantaine. Avec la finesse du romancier capable de faire croire n’importe quoi à n’importe qui.

Pas has been pour deux sous, mais un éditeur canadien-anglais, raconte-t-il, en phase avec de nouvelles sensibilités, a explicitement refusé le roman sur la foi de certaines scènes qu’il considérait comme racistes ou tenant un discours incorrect sur les Amérindiens. « Ce qu’un écrivain peut faire de plus engagé, il me semble, c’est de montrer des réalités. Je ne pouvais quand même pas réinventer l’époque. »

Il reste que dans le rapport d’Audubon aux Premières Nations, dont une certaine admiration se lit parfois dans les journaux personnels du naturaliste, le romancier a essayé de montrer une évolution en imaginant une forme de rédemption.

Écrire, c’est voyager

Trente ans après La rage, le temps pour lui semble être devenu plus malléable. « Je prends mon temps, confie-t-il. Je suis devenu flaubertien plus que balzacien. Écrire un livre, c’est un voyage. Deux ans et demi plus tard, tu te réveilles et tu as fini par arriver quelque part. Ça me frappe à chaque fois. »

« J’ai l’impression que ma force, c’est d’avoir toujours été porté par de bons projets. Comme cette trilogie qui m’occupe en ce moment. Je n’ai jamais manqué de matière. » Avec les enfants et la famille, ajoute-t-il, c’est ce qui le tient en vie et l’empêche de renoncer. « J’ai la langue, la nature, la politique, l’histoire et bien sûr la littérature. J’ai tellement de passions que je ne peux tout simplement pas décrocher du jour au lendemain. Et j’ai au moins bâti une œuvre qui n’est pas terminée. Sur le plan collectif, par contre, c’est une autre histoire. »

L’auteur de Cowboy (XYZ, 1992) porte d’ailleurs un nouveau chapeau. Il vient de créer et dirige chez Boréal, son éditeur depuis Le soleil des gouffres (2006), la collection « L’œil américain » — un hommage au poète Pierre Morency. Une collection consacrée au « Nature Writing » (il a renoncé à trouver une traduction française, avoue-t-il en désespoir de cause).

Belle occasion pour les lecteurs de se déconfiner, les trois premiers titres arriveront en librairie vers la mi-juin. Louis Hamelin entend aussi rapailler tranquillement quelques-unes de ses nombreuses chroniques parues dans Le Devoir depuis 1999.

Il avait reçu, quelques jours avant qu’on se parle, sa boîte d’exemplaires « de courtoisie » du nouveau roman. L’émotion est palpable lorsqu’il raconte comment son fils de neuf ans a déballé les livres avant de se mettre à lire à haute voix les premières phrases des Crépuscules de la Yellowstone.

Pour Louis Hamelin, qu’on se le tienne pour dit, le crépuscule, c’est pour les autres.

Les crépuscules de la Yellowstone

Louis Hamelin, Boréal, Montréal, 2020, 376 pages