«La condition québécoise»: l’histoire du Québec sous le regard de Jocelyn Létourneau

Le livre de Jocelyn Létourneau tient moins de l’exposé d’un historien que d’un essai libre, sans avoir toutefois les qualités littéraires d’ordinaire associées à ce genre.
Photo: Université Laval Le livre de Jocelyn Létourneau tient moins de l’exposé d’un historien que d’un essai libre, sans avoir toutefois les qualités littéraires d’ordinaire associées à ce genre.

L’historien Jocelyn Létourneau n’est pas le seul, au Québec comme ailleurs, à plaider pour la fin d’un confinement étouffant de l’histoire dans une sorte d’entre-soi commode qui embrasse une vision du monde unificatrice tissée autour de la trame d’un roman national édifiant. Mais est-il à la hauteur de cette volonté de se détacher de cette perspective pour embrasser avec un regard affranchi l’horizon du passé ?

La page Web officielle de Jocelyn Létourneau, à l’Université Laval, son port d’attache, vante d’entrée de jeu le fait que cet historien est un « auteur primé et récipiendaire de subventions de recherche dépassant les huit millions de dollars depuis 15 ans ». Elle signale de surcroît qu’il est, entre autres choses, membre de la Société royale du Canada, de même qu’un ancien lauréat du Prix de la recherche de la Fondation Pierre Elliott Trudeau.

Dans son nouveau livre, La condition québécoise, il affiche son ambition de prendre à bras-le-corps toute l’histoire du Québec à lui tout seul, dans une approche qui fait largement l’économie des références, comme s’il était plus empressé d’en arriver à ses conclusions qu’à l’administration de ses preuves. À cet égard, son livre tient moins de l’exposé d’un historien que d’un essai libre, sans avoir toutefois les qualités littéraires d’ordinaire associées à ce genre.

Une synthèse

Létourneau propose, sur la base de travaux antérieurs, une synthèse de sa relecture de l’histoire québécoise. Il conserve à cette fin, sans tellement les remettre en question, les balises plutôt classiques d’une périodisation qui va de l’Amérique des Premières Nations jusqu’à nos jours, en passant par la guerre de la Conquête de 1760 aussi bien que par la Révolution tranquille des années 1960.

Sa lecture offre quelques angles d’observation différents sans n’avoir rien de spécialement révolutionnaire, comme l’en ont pourtant accusé, par la bande, quelques-uns de ses critiques avec qui il a volontiers croisé le fer au fil du temps.

Non, soutient Létourneau, l’Amérique d’avant la colonisation ne tient pas « du mythe construit par ceux qui, à partir d’une exaltation de la pureté fantasmée du monde autochtone, s’adonnent à la critique de l’ordre social européen, devenu immoral à leurs yeux en vertu de l’utopie religieuse qui les inspire alors ».

Non, le Régime français n’est pas un âge béni, digne de la fable, tel qu’il est souvent présenté à une majorité de Québécois. L’entreprise coloniale française dans la vallée du Saint-Laurent est plutôt une structure brinquebalante, faible, où une peuplade ne constitue certainement pas encore un peuple.

Non, la défaite française de 1760 et la cession territoriale qui s’ensuit « ne plombent pas totalement ni irrémédiablement » les habitants du pays, pas plus que les classes dites supérieures qui y résident, « en tout cas celles qui sont d’ancrage ou d’horizon canadien ».

Non, avance Létourneau, les soubresauts qu’entretiennent des esprits réformateurs avant les soulèvements de 1837-1838 ne contiennent « aucune remise en cause » de la condition de sujets britanniques « avec laquelle viennent les libertés anglaises qu’ils chérissent tant ». Tant et si bien que, pour ces gens-là, « la démarche de protestation menée à l’égard du Trône n’est pas plus désir d’indépendance par rapport à lui que leur assujettissement à la Couronne n’est volonté de soumission envers elle ».

Non, la condition de subordination économique des Franco-Canadiens n’était pas unique. Les immigrants irlandais, écossais et anglais, « rejetons pauvres de la révolution industrielle dans les îles britanniques », vont constituer un prolétariat urbain de langue anglaise qu’on ne peut ignorer, même si, pour ce qui est de ce livre, l’essentiel du regard reste largement fixé sur la majorité de langue française.

Les années 1960, dit en quelque sorte Létourneau, méritent d’être considérées autrement qu’au pied d’un autel élevé à la gloire d’un sentiment national émancipateur. « La vérité, affirme Létourneau, est que la période qui s’ouvre avec les six glorieuses de la Révolution tranquille demeure marquée par d’intenses conflits entre différents groupes d’acteurs concernant l’orientation à donner à la société. »

Reste qu’il est impossible d’aborder l’histoire du Québec à partir des années 1960, écrit-il, « sans s’attarder à l’un des ressorts principaux de l’évolution de cette société, soit le désir d’affirmation des francophones comme nation historique — culturelle ou politique, l’aspiration demeure ambiguë et la domination fluctuante ».

Selon lui, les vingt dernières années du parcours québécois témoignent de l’éclosion de quelque chose d’important au sein de cette société et qui tient de l’ordre de « la révolution silencieuse », de l’avènement d’une « décolonisation constante d’un imaginaire et d’un identitaire collectifs », ce qui serait pour lui le moment de l’émergence d’une « nouvelle référence commune ».

Jocelyn Létourneau creuse à sa façon ce sillon tout du long de son ouvrage, en donnant néanmoins l’impression de buter lui aussi contre une pierre qui conduit à l’étrécissement identitaire de l’histoire, selon la largeur de vision nationale prédéterminée, en l’occurrence les siennes. S’il n’y a pas chez lui, comme il le dit, « une entreprise radicale de révision de l’histoire du Québec », on ne sent pas non plus, dans ce livre du moins, une volonté bien nette d’envisager l’histoire avec suffisamment de dégagement et de souplesse pour éviter une crispation autour d’une perspective érigée au nom de l’ambiguïté de la société observée.

La condition québécoise

★★★

Jocelyn Létourneau, Éditions du Septentrion, Québec, 2020, 317 pages