«Cette petite lueur»: une dystopie si proche

Les réflexions, les spéculations soulevées par Lori Lansens sont d’un réalisme à faire froid dans le dos.
Mark Raynes Roberts Les réflexions, les spéculations soulevées par Lori Lansens sont d’un réalisme à faire froid dans le dos.

Il est difficile de s’empêcher de relever des parallèles entre Cette petite lueur, quatrième roman de l’écrivaine canadienne Lori Lansens, et La servante écarlate, roman dystopique visionnaire et désormais culte de Margaret Atwood ; par ses thèmes, bien entendu — l’érosion des droits des femmes, l’appropriation de la liberté par le corps, la montée de la droite religieuse —, mais surtout par ses effets presque physiques sur le lecteur, ou du moins sur la lectrice.

En choisissant d’ancrer son histoire dans un futur beaucoup moins éloigné de nous, un futur si accessible qu’on pourrait presque le toucher, Lori Lansens pousse à leur paroxysme ces éclairs de lucidité si typiques de l’œuvre d’Atwood, ces vérités douloureuses qui vous transpercent l’estomac et vous font frissonner de la tête aux pieds.

En 2024, dans le quartier huppé de Calabasas en Californie, deux adolescentes de 16 ans, Rory Miller et Feliza Lopez, sont en fuite, accusées d’avoir fait exploser une bombe dans leur école le soir du Bal de la pureté américaine — un événement où de jeunes filles vêtues de robes blanches promettent leur virginité à leur père jusqu’au mariage.

Terrorisées, les deux amies trouvent refuge à l’intérieur d’une remise dans les montagnes dominant Malibu, à l’abri des drones, des hélicoptères et des chiens pisteurs. Sur son blogue intitulé Cette petite lueur, Rory conteste les événements et les dérives sociétales qui ont mené à cette fausse accusation.

Elle témoigne des fausses nouvelles, des milliers de réfugiés rêveurs en attente de probation, de la renaissance de la religion, de ces femmes contraintes d’avorter dans leur sous-sol, des privilèges de classes et du Marché rouge, une organisation criminelle à l’existence douteuse, qui revendrait les tissus de fœtus avortés à des compagnies pharmaceutiques.

Les réflexions, les spéculations soulevées par Lansens sont d’un réalisme à faire froid dans le dos. Encore une fois, elle crée une voix féminine complexe et pétrie de contradictions, et parvient avec une acuité bouleversante de vérité à rendre justice à cette part à la fois véhémente et confuse de l’adolescence.

Cynique, effrayée, trahie de toutes parts, dégoûtée par sa propre hypocrisie, Rory tisse une vision du monde qui oscille entre la naïveté de l’espoir et la rage causée par les nombreuses désillusions qui existent dans un monde déserté par la fougue des adultes.

Cette petite lueur est ancré dans la spécificité d’une Amérique où les droits et la justice sont bafoués par un président narcissique et imprévisible dont la légitimité se déploie dans la peur de l’autre. Or, en rappelant l’engagement de figures telles que Greta Thunberg, Emma González ou encore Malala, tout, dans le récit, remet en question le futur que nous bâtissons pour les futures générations, peu importent nos origines et nos allégeances politiques. D’une grande éloquence.
 

Extrait de «Cette petite lueur»

« Les papas-bébés complices de ces grossesses imprévues ? Eux qui ont même parfois financé le crime ? Ils haussent les épaules et se désintéressent du nouvel A écarlate, après l’adultère. L’avortement. Merde à l’avortement. Le président semble avoir cru que son appui aux bals de la pureté suffirait à mettre un terme aux relations sexuelles avant le mariage et entraînerait une diminution du nombre d’adolescentes qui se font avorter illégalement. Ces gens-là ont sincèrement cru qu’il suffisait d’obliger à montrer une pièce d’identité avant d’acheter des préservatifs pour que les adolescents renoncent à baiser. »

 

Cette petite lueur

★★★ 1/2

Lori Lansens, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Alto, Montréal, 2020, 369 pages