Julie Delporte avait besoin d’un livre dans lequel se réfugier

«Les livres qui m’ont toujours aidée à vivre, ce sont les autobiogra-phies des autres, parce qu’elles m’aident à me sentir moins seule, confie Julie Delporte. Elles me donnent l’impression de partager quelque chose de vrai.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Les livres qui m’ont toujours aidée à vivre, ce sont les autobiogra-phies des autres, parce qu’elles m’aident à me sentir moins seule, confie Julie Delporte. Elles me donnent l’impression de partager quelque chose de vrai.»

« Je me suis demandé pourquoi cette scène où l’enfant pleure dans les bras d’Andreï Roublev me remuait tant », écrit Julie Delporte sous l’entrée du 27 août 2011 de son Journal, tandis qu’elle visionne le second long métrage (1969) du réalisateur soviétique Andreï Tarkovski. « C’est sans doute parce que le vieux peintre console l’enfant », ajoute-t-elle, en soulignant au crayon gris le verbe console. Puis, à la page suivante : « Je porte encore mon chagrin de petite fille. Je n’ai pas le souvenir d’avoir pu en être consolée. »

Récit en temps réel d’une rupture, autoportrait d’une créatrice apprenant à se faire confiance, chronique d’une dépression, réflexion sur les cicatrices que l’on conserve de son enfance ; ce Journal, d’abord publié au jour le jour en ligne, puis édité de façon plutôt confidentielle en 2013 aux États-Unis puis en 2014 en France, apparaît aujourd’hui comme la pierre fondatrice de l’œuvre de la bédéiste montréalaise d’origine française tant toutes ses principales qualités s’y trouvent déjà. Même appel à la bienveillance envers les autres et envers soi-même, même exploration à la fois douce et intransigeante d’une vie intérieure riche et complexe, même dessin splendidement lo-fi, appartenant autant au monde du quotidien qu’à celui des rêves.

Sur la couverture de Journal, enfin réédité chez Pow Pow, deux personnes s’enlacent, la tête de l’une appuyée contre la poitrine de l’autre. En réalité, Julie Delporte (Je suis un raton laveur, Je vois des antennes partout) a tout simplement demandé à deux amis de poser pour elle. Mais il est aussi permis de voir dans ce portrait diffus l’étreinte qu’offrirait une Julie Delporte adulte à l’enfant triste, et inconsolée, qu’elle a été.

« Je voulais vraiment avec ce livre pouvoir procurer du réconfort, aménager un endroit dans lequel se réfugier, pour le lecteur et pour moi », confie l’autrice installée à Montréal depuis une quinzaine d’années. Créé entre février 2011 et octobre 2012, Journal s’ouvre d’ailleurs sur une citation de l’écrivaine française Annie Ernaux : « Je me demande si je n’écris pas pour savoir si les autres n’ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu’ils trouvent normal de les ressentir. »

« Annie Ernaux dit qu’il y a des livres qui nous aident à vivre et je voulais m’inscrire dans cette littérature-là, se rappelle Julie Delporte. Et les livres qui m’ont toujours aidée à vivre, ce sont les autobiographies des autres, parce qu’elles m’aident à me sentir moins seule. Elles me donnent l’impression de partager quelque chose de vrai. »

L’obsession de la sincérité

« Ce journal devient paresseux. Répétitif. Self-centered », disent sur un ton moqueur une série de petites créatures (une poule, un dragon, un cheval) s’adressant à Julie Delporte dans une des pages de Journal qui témoigne avec le plus d’humour, et de violence, du peu d’estime qu’elle concevait pour ce qu’elle créait. Elle avait visiblement assimilé les critiques que l’on assène souvent à ce qu’on appelle les écritures de l’intime.

Grande lectrice depuis l’enfance, l’autrice découvre la bande dessinée par le biais du travail autobiographique du Français Jean-Christophe Menu ou de l’Américain Jeffrey Brown, puis se met tardivement au dessin, avant de parfaire sa technique en assistant aux ateliers de Jimmy Beaulieu. Elle conservera néanmoins longtemps le sentiment d’être « une petite fille qui dessine et qui n’en sait pas autant que lui ». Lui comme dans : son ancien chum bédéiste.

C’est donc contre cette peur de n’être qu’une impostrice que la jeune femme de Journal lutte. Un complexe sur lequel triomphera malgré tout son souverain besoin de tout dire et la crainte que « la moindre autocensure rende le projet insignifiant ».

« J’ai encore dans mon travail cette obsession que le livre soit vraiment vrai, explique Julie Delporte. J’ai toujours voulu rendre le livre le plus réel possible, je ne veux rien transformer. Ça ne m’intéresse pas de m’arranger avec la réalité. Je ne vais jamais utiliser un mot que je n’ai pas vraiment ressenti. J’écris tellement pour parler des choses dont je n’arrive pas à parler dans la vraie vie que ça n’aurait aucun sens de tourner les choses en faux. »

Voyager léger

En son cœur, Journal est ainsi sans doute, d’abord et avant tout, un livre sur le deuil. Deuil d’une relation, certes, ainsi que d’une certaine innocence. « C’est un livre sur la première fois où on se dit : “Mince, je pensais que je resterais pour toujours avec cette personne.” C’est comme une désillusion de ce qu’est l’amour. Quand je le relis, je vois à quel point j’ai tellement pris de la maturité depuis dix ans. Je pense que j’étais encore un peu comme un enfant à cette époque. »

Il y a en effet un contraste flagrant entre la Julie Delporte s’étant munie d’outils rhétoriques et conceptuels de Moi aussi je voulais l’emporter (Pow Pow, 2017) et celle de Journal. Une transformation ayant beaucoup à voir avec la prise de conscience féministe de l’autrice qui, il y a une décennie, décrivait certaines des pressions lui incombant sans forcément posséder le vocabulaire pour les nommer précisément. « Je me réveille en pleine nuit, et je pense à la logistique. Ta logistique », regrettait-elle alors en soulignant en rouge l’adjectif ta. « Ton bail, tes papiers, ton téléphone. Je n’ai pas fait de pages hier et c’est sans doute pour ça. Je suis retombée dans la vie pratique. »

« Ça, ça s’appelle la charge mentale, lance-t-elle aujourd’hui. Je ne savais pas à l’époque que ça s’appelait comme ça. J’observais bien qu’il y avait un problème. On ne m’avait pas expliqué que si je pensais à la logistique de l’autre, c’est parce que ma mère, ma grand-mère avaient pensé à la logistique des autres, et que mon chum avait été élevé de manière à penser qu’un jour, quelqu’un allait prendre le relais de sa mère pour organiser sa vie. »

Il a été écrit par une femme dans la vingtaine, et pourtant, Journal tient, à bien des égards, de l’acte de naissance. « Pendant cette dépression, j’avais envie de tout effacer, de me débarrasser de tout. J’avais tellement besoin d’être légère. Je ne voulais plus du passé. Il y a une chanson que j’adore de Bertrand Belin qui dit : “Un jour arrivera, où nous arriverons, à voyager léger.” »

Journal

Julie Delporte, Éditions Pow Pow, Montréal, 2020, 192 pages