«Toutes les histoires d'amour ont été racontées, sauf une»: un peuple de rêveurs

Tonino Benacquista, 58 ans, devenu autant romancier que scénariste, s’intéresse depuis longtemps aux frontières floues entre réalité et fiction.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Tonino Benacquista, 58 ans, devenu autant romancier que scénariste, s’intéresse depuis longtemps aux frontières floues entre réalité et fiction.

Un livre attrapé au hasard peut parfois nous réserver d’étranges surprises. C’est le cas avec le plus récent roman de Tonino Benacquista, Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, qui résonne curieusement en cette période de confinement mondial et involontaire.

À l’heure où même les chroniqueurs télé trouvent le temps de faire du rattrapage, nombreux sont ceux qui avalent sans faim les épisodes et les saisons de téléséries.

Personnage sans la moindre ambition, vivotant de petits sondages auprès des usagers de la SNCF, devenu photographe professionnel sans l’avoir vraiment cherché, Léo n’avait rien de bien remarquable. « Parmi ceux qui se souviennent de lui, certains le décrivent comme un être indolent, et assez dépourvu d’ambition pour occuper un banc de square jusqu’à la fermeture sans éprouver ni ennui ni culpabilité. »

Au fil d’une « saisissante métamorphose », il est passé d’ermite à nomade, a arpenté la planète et a rencontré la femme de sa vie jusqu’à ce qu’un jour, l’extraction d’une dent de sagesse tourne mal : un nerf touché accidentellement a provoqué une paralysie faciale.

Paupières tombantes, visage froissé, bouffi. Et rien à faire : « Il se réveille chaque matin avec la gueule d’un type qui la veille a tenu trois rounds contre un poids lourd. » Après avoir cherché des réponses dans la médecine et la justice, largué par sa compagne dont le père est le dentiste qui l’a arrangé, Léo renonce et plonge en dépression, avant de disparaître à la recherche d’un « monde meilleur ».

Ce monde meilleur, il va le trouver en s’immergeant jour et nuit dans la fiction des séries télé, vivant comme dans un sous-marin sans sortir de son appartement. « Il est capable dans la fiction d’adopter le point de vue d’un Viking, d’une juge d’instruction danoise mère de quatre enfants, d’un tortionnaire, d’un adolescent fugueur, ou d’une obstétricienne sud-africaine. »

Six mois plus tard, dans l’appartement de l’ami qui l’accueille — le narrateur, qui s’était inquiété de sa disparition —, l’homme semble avoir suspendu le cours de sa vie : « Le livreur du supermarché du coin a laissé les cartons sur le palier, selon la procédure habituelle. Dans la cuisine Léo picore une salade en observant, six étages plus bas, les passants aller et venir sur le boulevard. » Un naufragé sur une île déserte.

Mais s’il picore sa salade, Léo se gave de télévision avec la voracité d’un Gargantua, enchaînant en rafale les séances de visionnage boulimique. Avec une préférence pour les univers postapocalyptiques dans lesquels « les hommes, orphelins de leurs idéaux sans même avoir goûté aux plaisirs de la décadence, survivent comme ils peuvent. Il est grand temps de savoir ce que sera l’après, parce que l’après, c’est ce matin ».

Une machine à inventerdes histoires

Héros d’une des séries avalées par Léo — et imaginées par un Tonino Benacquista en forme —, Harold Cordell, écrivain à succès qui « règne sur un peuple de rêveurs », est capable de tout raconter. « Quand ton héros fait la tournée des bars, le lecteur finit bourré », lui dit son éditeur. Mais il n’a jamais pu accoucher d’un personnage féminin crédible. Alors qu’il a presque terminé un nouveau roman (The Fat Dancer of Dresden), il s’interrompt et annonce à son éditeur qu’il souhaite écrire une histoire d’amour. En sera-t-il même capable ?

Avec cette séance de zapping échevelé, Tonino Benacquista enchaîne les clins d’œil à ses propres romans. À commencer par Saga (Gallimard, 1997), première incursion de l’auteur hors du roman noir (La maldonne des sleepings, Trois carrés rouges sur fond noir), où quatre scénaristes étaient chargés de pondre un téléroman bon marché pour remplir les quotas de création française d’une chaîne de télévision — une « vieillerie de vingt ans » que Léo attrape en rediffusion.

Tonino Benacquista, 58 ans, devenu autant romancier que scénariste, s’intéresse depuis longtemps aux frontières floues entre réalité et fiction. En 2002, avec Quelqu’un d’autre, il racontait l’histoire de deux quadragénaires qui font un pari et se donnent trois ans pour changer de vie et devenir ceux qu’ils ont toujours rêvé d’être.

On y croise ainsi un groupe qui se réunit sur le modèle des Alcooliques anonymes, comme dans Homo erectus (2011), où des hommes dans ce « dernier refuge des grands blessés d’une guerre éternelle » racontaient tour à tour l’histoire sentimentale ou sexuelle qui les avait marqués.

Avec humour et un brin de férocité, l’auteur de La machine à broyer les petites filles se transforme en machine à inventer des histoires, brassant avec une frénésie un peu brouillonne des éléments prélevés dans certains de ses propres romans.

« Tu sais mieux que nous que le réel ne suffit pas, dira à Harold son éditeur. Déjà le premier homme voulait s’en évader. Alors retourne au boulot, parce que si la fiction existe, c’est pour nous rappeler que la vie est bien plus précieuse que la fiction. »

Un éloge de la fiction et du déconfinement instantané, qui « renvoie dos à dos le sage et le cynique » et nous entraîne loin, très loin, par-delà le bien et le mal, là où la distance n’a plus d’importance.

Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une

★★★ 1/2

Tonino Benacquista, Gallimard, Paris, 2020, 224 pages