«Nouvelle ordonnance»: de la pandémie de 1702 à celle de 2020

Le Canada avant 1667 ne compte pas, explique Johanne Collin, d’apothicaires laïques exerçant leur profession : seuls des religieux hospitaliers se vouent à «l’art de composer des remèdes».
Photo: iStock Le Canada avant 1667 ne compte pas, explique Johanne Collin, d’apothicaires laïques exerçant leur profession : seuls des religieux hospitaliers se vouent à «l’art de composer des remèdes».

La variole frappe la Nouvelle-France en 1702. Les apothicaires, pharmaciens d’alors, n’ont pour lutter contre cette première pandémie qu’une plante jugée médicinale par les Amérindiens : la sarracénie. Plus moderne, en 1946, Émile Coderre, pharmacien connu sous le pseudonyme de Jean Narrache, écrit : « À 7 ans, on croit aux fées, à 20 ans, on croit à l’amour, et à 50 ans, eh bien ! on commence à se fier aux remèdes patentés. »

Loin de considérer Coderre, poète du Montréal populaire, comme un simple amuseur, Johanne Collin, dans son incontournable ouvrage Nouvelle ordonnance, sur les « quatre siècles d’histoire de la pharmacie au Québec », lui consacre une page élogieuse. Elle voit en lui le prédécesseur, en tant que vulgarisateur critique doué d’humour, d’Olivier Bernard, dit le « Pharmachien », qui aujourd’hui, dans ses livres et à la télévision, œuvre comme chien de garde de la rigueur scientifique en matière de santé.

La sociologue et historienne, rattachée à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, a écrit son livre avec la collaboration de Denis Béliveau, historien lui aussi. Le journaliste scientifique Yannick Villedieu a signé la préface. Johanne Collin rappelle que si le Parisien Louis Hébert (1575-1627), « ramasseur d’herbes » aux yeux des Amérindiens, avait une formation d’apothicaire, il figure plutôt comme le premier colon canadien.

Le Canada avant 1667 ne compte pas, explique-t-elle, d’apothicaires laïques exerçant leur profession : seuls des religieux hospitaliers se vouent à « l’art de composer des remèdes ». Après la Conquête de 1759-1760, une rivalité à résonance sociopolitique s’installe entre les « chemists and druggists » britanniques et les apothicaires canadiens, qui deviennent vite moins nombreux que les praticiens nouvellement arrivés.

La rivalité se manifeste, à partir de 1868, au Montreal College of Pharmacy. Les Canadiens français, qui constituent de 20 à 30 % des étudiants au début des années 1870, y deviennent majoritaires dès 1888. Ils avaient revendiqué des cours en français et réussi avec peine à en obtenir. La fondation en 1906 d’une École de pharmacie de langue française, intégrée en 1920 à la naissante Université de Montréal, règle le problème.

Puis le progrès bouleverse, souligne Johanne Collin, la nature de la pharmacie : « Plus de 90 % des médicaments prescrits en 1966 n’existaient pas encore en 1945. »

Mais alors de nombreuses pharmacies rivalisent avec les grands magasins : en plus des remèdes, elles vendent bien d’autres choses, y compris un poison : le tabac !

En 2015, conclut Johanne Collin, Québec autorise les pharmaciens à accomplir certains actes jadis réservés aux médecins. Cette valorisation les porterait-elle à méditer en humanistes sur la mort comme « le plus beau moment de l’existence », selon Émile Coderre, stoïcien et poète ?

Extrait de «Nouvelle ordonnance»

Dès l’obtention de sa reconnaissance légale par l’État en 1870, la profession pharmaceutique n’aura de cesse de s’efforcer de rendre moins poreuses les frontières de sa juridiction de pratique, face aux médecins d’une part et face aux commerçants de l’autre, en accentuant, jusqu’à un point de rupture, le commercialisme au sein de la pratique. Toutefois, depuis plusieurs décennies, c’est vers le versant clinique qu’elle s’est orientée.

Nouvelle ordonnance. Quatre siècles d’histoire de la pharmacie au Québec

★★★ 1/2

Johanne Collin, PUM, Montréal, 2020, 408 pages