Être ou ne pas être mère

Les tabous entourant la maternité sont nombreux.
Photo: Le Devoir Les tabous entourant la maternité sont nombreux.

« Ma cousine a six enfants. Et moi, six livres. » La narratrice de La mère en moi se demande toutefois si, en plus de ses bouquins, elle ne devrait pas aussi concevoir des petits humains. Au fond d’elle-même, le sentiment de ne pas en vouloir est criant. Mais si… ? Et si… ?

Dans ce roman à consonance autobiographique, paru en anglais en 2018 sous le titre Motherhood, la Torontoise Sheila Heti jongle avec les possibilités. Devenir mère ? Oui ? Non ? Pourquoi ? Pourquoi pas ? « Le plus grand défi était de trouver les bons mots pour cerner la question, confie en entrevue Sheila Heti. Et… de me donner le droit de la poser. »

C’est Elsa Pépin qui a eu l’idée, l’envie de traduire Motherhood en français. Une mission que l’écrivaine et éditrice de la collection Quai no 5 de XYZ a confiée à Lori Saint-Martin et Paul Gagné. Étrangement, le texte avait déjà été transposé en quatorze autres langues. « C’est vraiment une hypothèse que je formule ici, mais les éditeurs français ne seraient-ils pas frileux devant la question d’une femme qui ne veut pas avoir d’enfants ? » demande Elsa.

Une chose est certaine, néanmoins, La mère en moi l’a fascinée. « Cette lecture a changé ma manière de voir la maternité. »

L’an dernier, Elsa Pépin a elle-même dirigé un collectif, Dans le ventre, qui regroupait un éventail d’histoires heureuses, joyeuses, tristes, tragiques, d’accouchements. Dont son deuxième accouchement. « En lisant Sheila Heti, j’ai réalisé à quel point je n’avais pas fouillé la question du pourquoi moi, j’avais voulu des enfants. »

Sheila Heti le démontre : si on se lance dans cette quête du pourquoi, le chemin peut s’avérer complexe, surréaliste. Pour savoir s’il y a « une mère en elle », sa narratrice sonde d’abord son entourage. Des inconnus. Son amoureux suit tout ça de loin, l’air un peu étonné. Elle lui raconte par exemple avoir rencontré une femme clairvoyante : « Elle m’a dit que j’aurais un bébé par voie vaginale, pour des raisons karmiques et non par effet de ma volonté. » « Si je rencontrais un type dans un bar et qu’il me disait que j’allais un jour posséder une Corvette, réplique son conjoint, j’éviterais d’en parler à tout le monde, je pense. »

Car derrière ce thème grave se cache beaucoup d’humour. Pour trouver des réponses, l’écrivaine — et son alter ego littéraire — lance des pièces de monnaie. Deux ou trois fois face : oui. Deux ou trois fois pile : non. Et la question « Devrais-je me teindre les cheveux ? » fait bientôt place à « Devrais-je me reproduire ? ». « La vie n’est pas un jeu, mais nous en faisons un jeu, explique la narratrice. Avec des enfants, gagnerais-je au jeu de la femme parfaite ? Sans enfants, gagnerais-je au jeu de la femme idéale ? »

Sheila Heti se demande aujourd’hui autre chose encore : « Pourquoi doit-on forcément materner un enfant ? La maternité ne peut-elle aller en sens inverse ? Vers nos mères, vers nos grands-mères ? Pour combler les besoins de ceux qui nous ont précédés ? »

Sa vie au sérieux

« C’est un livre extraordinaire, un voyage dans la tête de quelqu’un d’intelligent qui, rationnellement, expose cette réflexion de manière philosophique, remarque Elsa Pépin au sujet de La mère en moi. Finalement, c’est un livre sur nos choix. Sont-ils complètement libres ou sont-ils influencés par telle ou telle instance ? »

D’ailleurs, à l’instar de l’éditrice montréalaise, de nombreux critiques ont encensé le roman de Sheila Heti. Certains ont toutefois déploré « le narcissisme » de la protagoniste. « On a dit qu’elle était imbue d’elle-même de passer autant de temps à penser à l’idée d’avoir un bébé ou pas. Je trouve au contraire que c’est une bonne chose de prendre sa vie et ses décisions au sérieux », dit la principale intéressée.

Et pourquoi l’option de la non-parentalité choque-t-elle encore ? Le propos est extrêmement tabou, mais l’écrivaine torontoise se lance : « J’ai l’impression qu’il y a des gens qui ont mis une croix sur certaines choses pour atteindre un idéal dont ils n’ont pas forcément rêvé. Ils se demandent alors ce qui donne le droit à d’autres de le rejeter, cet idéal. Si eux suivent les règles, pourquoi les autres ne le font-ils pas aussi ? »

Et ces règles, Sheila Heti les écrit pour mieux les démonter dans son récit. Ainsi, une amie dit : « En tant que femme, on ne peut se contenter de dire qu’on ne veut pas d’enfants. On doit avoir une idée de ce qu’on va faire à la place. Et ce projet a intérêt à être ambitieux. »

La protagoniste, elle, décide de créer une œuvre littéraire. « Mais a-t-on besoin d’avoir un dessein aussi grandiose ? Pourquoi ne serait-il pas acceptable de n’avoir ni enfant ni grand projet ? lance l’écrivaine. Après tout, on ne peut pas se forcer à vouloir ce que l’on ne veut pas. »

Répertoire de possibilités

Les tabous entourant la maternité sont nombreux. Mais dans Le regret d’être mère, Orna Donath ose toucher, avec délicatesse, au plus interdit d’entre eux. Dans cet essai paru aux Éditions Odile Jacob, la sociologue israélienne rencontre 23 femmes qui, toute leur vie durant, ont traîné des regrets d’avoir eu des enfants.

« Je ne fais pas de la propagande anti-maternité. J’essaie simplement de dire que nous sommes toutes différentes les unes des autres, explique Orna Donath au bout du fil. Et que ce n’est pas parce que nous sommes toutes des femmes que nous souhaitons toutes prendre le même chemin. Cela peut sembler banal mais, même en 2020, ce n’est pas encore acquis. »

L’une des mères sondées confie ainsi qu’elle n’aurait voulu qu’une chose : jardiner, s’occuper de ses plantes, tranquille. Une autre se souvient de la terreur qui la saisissait, adolescente, à la vue d’une adulte avec des bébés. Elle a néanmoins choisi d’en avoir plus tard. « Elle avait l’impression que de ne pas en avoir ne faisait pas partie de son répertoire de possibilités. » Une autre avoue avoir senti, après son premier enfant, qu’elle ne souhaitait pas en avoir d’autres. Elle en a eu quand même trois. « Elle craignait le stigmate associé à l’enfant unique. Elle a eu une plus grande famille pour compenser ses propres regrets. »

Les regrets… « Ils sont les bienvenus quand il est question de religion et de droit, remarque Orna Donath. Mais socialement, ils sont considérés comme une perte de temps. Il ne faut pas regarder vers l’arrière. Le chemin est tracé. Il faut aller de l’avant. Progresser. »

Dans son essai bouleversant, Orna Donath écrit : « Ce n’est pas un choix, si ce choix est dicté par la société. » Elle remet aussi en question l’idée (« non, la pensée magique ») de l’amour inconditionnel. « Je comprends, vraiment, que d’être aimé et d’aimer donne du sens à l’existence. Et que beaucoup de gens veulent créer quelqu’un qui remplira ce besoin. Malheureusement, la vie est bien plus complexe et grotesque que cela. »

 

Le regret d'être mère / La mère en moi

Orna Donath, Odile Jacob, France, 2020, 238 pages / Sheila Heti, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Éditions XYZ « Quai no 5 », Québec, 2020, 344 pages