La précarité des écrivains exacerbée par la crise

Plusieurs écrivains ont perdu des sources de revenus leur permettant de joindre les deux bouts, comme leur passage dans les salons du livre, les conférences et les ateliers qu’ils donnent dans les écoles.
Pedro Ruiz Archives Le Devoir Plusieurs écrivains ont perdu des sources de revenus leur permettant de joindre les deux bouts, comme leur passage dans les salons du livre, les conférences et les ateliers qu’ils donnent dans les écoles.

Tandis que l’on célèbre la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, le cœur n’est pas à la fête puisque, crise sanitaire ou pas, le statut de l’écrivain, qui touche en moyenne 10 % des recettes de ses livres, demeure précaire.

« La situation est désespérante, résume Laurent Dubois, directeur général de l’UNEQ (Union des écrivaines et des écrivains québécois). Si l’on prend le salaire annuel médian d’un écrivain, inférieur à 3000 $, c’est le même chiffre depuis 1991. On s’entend que le coût de la vie a sérieusement augmenté depuis 1991. »

Peu de temps après le début de la pandémie au Québec, les librairies et les bibliothèques ont dû fermer leurs portes, ce qui a poussé bon nombre d’éditeurs à reporter plusieurs sorties de livres à l’été ou à l’automne. Et pourtant, lire n’a jamais été aussi populaire.

« La période que l’on vit démontre à quel point la littérature est essentielle, poursuit M. Dubois. On est tous bien contents d’avoir des livres à la maison pour s’y réfugier, pour étudier, pour se faire du bien. Il y a de quoi se réjouir pour le livre, mais pas pour les écrivains. »

La situation actuelle risque de fragiliser davantage leur statut. Non seulement plusieurs écrivains ont perdu des sources de revenus leur permettant de joindre les deux bouts (salons du livre, conférences, ateliers dans les écoles), ils risquent de voir leurs redevances en subir les contrecoups, selon le directeur de l’UNEQ.

 Les revenus futurs sont compromis parce qu’il n’y a presque plus de sorties de livres et beaucoup moins de ventes de livres. Les revenus du passé sont aussi problématiques puisqu’en ce moment, c’est la période pendant laquelle la majorité des éditeurs payent aux écrivains les redevances sur les livres vendus l’année passée. Auront-ils les reins assez solides pour payer ? Vont-ils faire de ce paiement une priorité ? » s’inquiète Laurent Dubois, qui se dit toutefois rassuré par le fait que la majorité des écrivains auront droit à la PCU (Prestation canadienne d’urgence).

 

Un problème de perception

Interrogée sur la précarité des écrivains, Lula Carballo (Créatures du hasard, Cheval d’août, 2018) ne mâche pas ses mots : « Toute la structure survit grâce au livre, mais la personne qui gagne le moins, c’est l’écrivain. C’est totalement absurde ! »

« C’est un problème social, poursuit l’autrice. Plusieurs considèrent que l’écriture est un beau passe-temps et non un vrai métier. Ils ne comprennent pas que l’on puisse consacrer plusieurs années à l’écriture d’un livre. C’est scandaleux ! Grâce au Prix littéraire des collégiens, j’ai eu droit à beaucoup de visibilité. Je me considère comme privilégiée parce que je sais que cela n’arrive pas à tous les livres, à tous les auteurs. C’est terrible à dire, mais tu ne manges pas avec ça ! »

Par ailleurs, la combative romancière a appris à ses dépens en 2019 que la perception du métier d’écrivain n’est pas la même pour tous dans le milieu littéraire en devenant la première à exprimer son malaise devant le soutien financier d’Amazon au Prix littéraire des collégiens et l’instigatrice d’une lettre intitulée « Déclaration des autrices et auteurs contre le travail gratuit ».

« Je comprends qu’un écrivain qui a été prof toute sa vie ait envie de participer à une activité gratuite ou très peu rémunérée, mais la réalité est différente pour un jeune écrivain qui a des dettes d’études. Pourquoi j’accepterais qu’une maison d’édition me verse un cachet de 100 $ sans droit d’auteur pour un texte de cinq pages ? En plus, sur des sujets qui vont l’aider à recevoir des subventions ! Il y en a plein qui acceptent pour avoir de la visibilité et parce que ça paraît bien dans leur CV. Il faut que les écrivains soient conscients de ce qu’ils acceptent et de ce qu’ils refusent. »

À l’instar de Lula Carballo, Laurent Dubois déplore que les écrivains se retrouvent pour ainsi dire dans une sous-catégorie d’artistes. « Il y a deux lois sur le statut de l’artiste : l’une touchant les artistes de la scène, du disque et du cinéma ; l’autre, la littérature, les métiers d’art et les artistes en arts visuels. Dans la première loi, les artistes ont un filet social. Les producteurs ont l’obligation de cotiser à un REER, de négocier des ententes collectives. Tout cela est structuré, ce qui permet à des syndicats comme l’UDA de faire respecter la loi au nom de leurs artistes. Dans la seconde loi, on ne peut pas faire ça parce qu’il n’y a aucune obligation de la part des éditeurs de s’asseoir avec l’UNEQ pour négocier une entente collective. Et ça fait 20 ans que ça dure ! »

Le pouvoir de négocier

En décembre, lorsque le gouvernement Legault a confirmé qu’il y aurait une réforme des deux lois sur le statut de l’artiste, Laurent Dubois y a vu une lueur d’espoir, d’autant plus que les consultations allaient être guidées par Liza Frulla et Louise Beaudoin, qui ont toutes deux été ministre de la Culture. Il ne cache toutefois pas sa déception que Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications, n’ait pas invité l’UNEQ à sa récente rencontre virtuelle avec le milieu culturel.

« N’importe qui ici a le droit d’être représenté collectivement, sauf les écrivains. Je dirige un syndicat qui ne peut pas vraiment protéger ses membres. On ne demande pas grand-chose : seulement une obligation de négocier. Un pays comme le nôtre a besoin d’une littérature en santé. Il faut sortir de l’idée que l’écrivain est un romantique vivant d’amour et d’eau fraîche », conclut le directeur général de l’UNEQ.

Quelques chiffres

Revenu annuel moyen des écrivains : 9169 $

Revenu annuel médian des écrivains : 3000 $

65 % des écrivains gagnent moins de 5000 $ par année

2 % des écrivains gagnent plus de 60 000 $ par année

39 % de leurs revenus proviennent de la vente des livres

22 % de leurs revenus proviennent d’activités connexes (conférences, lectures, ateliers)

39 % de leurs revenus proviennent d’autres sources (bourses, prix, droits d’auteur)

Tirage moyen des livres québécois imprimés en 2017 : 2168 exemplaires (une baisse de 19 % depuis 2008)

Prix moyen des livres québécois en 2017 : 26,89 $

Sur un livre vendu 20 $, l’écrivain touche 2 $

D’après un sondage Léger réalisé en février 2020

31 % des Québécois savent qu’un écrivain reçoit 2 $ sur un livre vendu 20 $

88 % des Québécois pensent que la situation des écrivains est assez ou totalement inacceptable

90 % des Québécois s’accordent pour dire que la littérature est essentielle pour la culture québécoise


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