«Inacceptable»: convenu comme dans convenu

On a souvent l’impression que Stéphanie Gauthier a beaucoup plus de moyens que ne nous le laisse croire cette histoire trop bien coiffée… En somme, elle aurait avantage à se laisser aller.
Photo: Martine Doyon On a souvent l’impression que Stéphanie Gauthier a beaucoup plus de moyens que ne nous le laisse croire cette histoire trop bien coiffée… En somme, elle aurait avantage à se laisser aller.

C’est Paul Valéry qui a eu la formule la plus percutante pour parler de la banalité du récit qui se déroule comme un long fleuve tranquille. Jamais, disait-il, il ne pourrait se résoudre à écrire une phrase comme… « et la marquise sortit à cinq heures ». Le jugement est définitif, brutal. Et malgré toute l’admiration que l’on peut avoir pour Valéry, il est certes possible de nuancer tout cela.

D’autant que le roman n’est pas mort et que, bien au contraire de ce que pensaient Valéry, Breton et les adeptes de la « poésie pure », il a su se renouveler à plusieurs reprises depuis. Il n’en demeure pas moins que la lecture de certains livres peut faire remonter le souvenir de la célèbre marquise…

Un drame insaisissable

L’histoire qu’on nous raconte ici n’a pourtant rien d’anodin : en quelques pages, le lecteur se voit confronté au suicide d’un grand journaliste d’enquête, Philippe Langevin, et au meurtre de son meilleur ami, Joseph Secco, psychiatre de renom. Il n’y a aucune piste, les deux hommes ayant joui d’une réputation sans tache, et l’enquête policière piétine.

La première partie du récit repose sur les deux conjointes des disparus, Laure et Sabine, toutes deux atterrées. Encore plus que tout le monde, elles n’arrivent pas à comprendre ce qui a pu se passer ; d’autant plus que les deux familles, maris, femmes et enfants, se préparaient à des vacances ensemble, comme à l’habitude, sur les plages de la côte atlantique. On aura en direct, et avec force détails de toutes sortes, la perspective de chacune des deux femmes, dont les caractères sont aux antipodes.

Plus loin, le bras droit de Philippe, la journaliste Amandine Benoît, prendra le relais pour nous faire saisir sa perception de l’affaire avant que le policier chargé de l’enquête fasse de même pendant quelques chapitres. Puis enfin, Philippe lui-même viendra nous aider à saisir la complexité du drame, qui demeurera ainsi insaisissable presque jusqu’à la toute fin. Heureusement, d’ailleurs, que la cause profonde des deux morts violentes n’apparaît pas avant parce qu’elle est finalement bien anodine et peu crédible.

Mais ce n’est pas d’abord là que le bât blesse ; c’est plutôt le ton et la texture même du récit qui, disons-le, risquent d’exaspérer les lecteurs les plus patients. Tout ici est convenu, propre ; aucun fil ne dépasse nulle part. Le roman s’appuie partout sur un psychologisme facile, et l’écriture, pourtant parfois intéressante, se fait souvent sirupeuse et si bourrée de tics qu’on croirait lire les chapitres d’une histoire publiée dans un magazine de décoration.

Ce qui est un peu triste parce qu’on a souvent l’impression que Stéphanie Gauthier a beaucoup plus de moyens que ne nous le laisse croire cette histoire trop bien coiffée… En somme, elle aurait avantage à se laisser aller.

Extrait d’«Inacceptable»

Laure revêtit la robe. Elle lui allait comme un gant. De gros sanglots lui nouèrent la gorge. La culpabilité n’était pas la seule en cause. Si elle avait refusé de suivre Sébastien dans sa chambre, ce n’était pas par fidélité envers Philippe ou parce qu’elle était une femme à la vertu inébranlable. En vérité, elle l’avait repoussé, car coucher avec lui signifiait la fin de leur amitié. Leurs confidences et leur complicité se situaient bien au-delà d’un plaisir charnel. S’il devenait son amant, les choses ne seraient plus jamais les mêmes. Sébastien était un homme intense, un grand romantique, il ne se contenterait pas d’une maîtresse qu’on voyait quelques heures durant ses temps libres. Le connaissant, il ne la partagerait pas longtemps avec un autre. D’une certaine façon, Laure aurait des comptes à lui rendre, chaque petit retard serait comptabilisé. Leur belle complicité ferait place à la jalousie, à la suspicion. Leurs conversations tourneraient autour de Philippe et de leur éventuelle rupture. Tôt ou tard, Laure devrait faire face à un choix déchirant. Et choisir Sébastien, c’était également choisir la garde partagée, la séparation des biens, la médiation, la pension alimentaire et tout le reste. Et ses jumelles, comment vivraient-elles le divorce de leurs parents ? Mal évidemment, comme la plupart des enfants. Même si c’était le lot de bien des familles, Laure n’avait aucune envie de vivre ça.

Elle sortit dans le couloir et vit Philippe accueillir ses filles. Il était si beau dans son costume noir. Grand, fier et élégant. Laure ne voulait pas perdre ça.

Inacceptable

★★ 1/2

Stéphanie Gauthier, Québec Amérique «Tous Continents», Montréal, 2020, 482 pages