«Manifestations» et «Le regard féminin»: là où souffle l’histoire

Camera en mains, le cinéaste Jean-Luc Godard filme une manifestation à Paris le 6 mai 1968.
Agence France-Presse Camera en mains, le cinéaste Jean-Luc Godard filme une manifestation à Paris le 6 mai 1968.

Les hautes idées que certains entretiennent sur le cinéma poussent inévitablement les cyniques à rappeler qu’il s’agit d’une industrie du divertissement. À ce titre, la question posée autrefois par le réalisateur Marcel Hanoun est demeurée pertinente : « Divertir, oui, mais de quoi ? »

Repenser l’histoire de l’image en mouvement n’est rien de nouveau sous le soleil. Néanmoins, recadrer ses potentialités s’avère crucial en ces jours où l’on est tenté de prendre le cinéaste Jean-Marie Straub pour visionnaire ; lui qui disait, il y a des lustres, que le cinéma commencera quand l’industrie disparaîtra.

Caméra-jouet / caméra-arme

Interviewée par Libération en février dernier, Nicole Brenez arguait que l’histoire du cinéma, tel qu’elle fait partie de la culture générale, est comparable de nos jours à une histoire de la littérature qui comporterait un chapitre sur la reine des best-sellers Barbara Cartland, mais où ne figureraient nulle part Rimbaud, Mallarmé ou Lautréamont. « On doit remettre à la première place les poètes, les révolutionnaires, les inventeurs formels, les radicaux, les autonomes », soutenait-elle.

Son recueil d’essais Manifestations. Écrits politiques sur le cinéma et autres arts filmiques entreprend la tâche colossale de rendre au cinéma ses potentialités tout en racontant une histoire des images réalisées contre l’ordre imposé par le discours des puissants. Celle qui a notamment travaillé avec Chantal Akerman, Jean-Luc Godard et Philippe Grandrieux note qu’il « jaillit et se propage probablement plus de films de contre-information en une nanoseconde aujourd’hui que dans toute l’histoire du cinéma ».

Pour elle, ce laboratoire va de pair avec l’idée selon laquelle les images décisives pour l’écriture de l’histoire se tournent présentement en Irak, en Tchétchénie, en Afghanistan, en Syrie, au Kurdistan.

Au fil des chapitres, Manifestations prend au mot Godard, qui estimait que faire des films politiques et faire politiquement des films sont des idées antagonistes. Abordant une multitude de fronts, l’ouvrage de cette professeure spécialiste des avant-gardes analyse autant la trajectoire de la documentariste Yolande du Luart que les œuvres d’Édouard de Laurot, d’Ulrike Meinhof ou encore de Jocelyne Saab. Se dégage de cette entreprise de désaliénation l’impératif de « ne pas donner une image comme on donne l’aumône, sous peine de réduire le cinéma à un alibi sentimental, verrou tranquille de la bonne conscience collective ».

Gifler du revers du gant ?

À la même époque où Godard jouait de la dialectique autour du cinéma politique, il écrivait aussi (dans le journal du Fatah !) : « Depuis l’invention de la photographie, l’impérialisme a fait des films pour empêcher ceux qu’il opprimait d’en faire. » Transposez cette affirmation sous un angle féministe et vous retrouvez la motivation derrière la plus récente publication d’Iris Brey, professeure à l’Université de Californie à Paris, et autrice de l’essai Le regard féminin.

C’est dans une perspective héritée des cultural studies que Le regard féminin fait écho à Laura Mulvey. Cette théoricienne du male gaze (regard masculin) postulait en 1975 que le plaisir cinématographique traditionnel s’est construit grâce à un fétichisme poussant à posséder l’autre par le regard.

Ici, Brey adopte une approche qui prend en compte le corps, aussi bien à l’écran que dans la salle. Son idée présuppose une identification directe du spectateur à l’œil de la caméra. Le female gaze ne se veut pas le concept miroir du male gaze, mais bien une nouvelle façon d’appréhender les images ; « le regard féminin » (qu’on retrouve aussi bien chez Paul Verhoeven que chez Barbara Hammer) filmerait les corps comme sujets de désir et non comme objets.

Bien qu’on sourcille lorsque l’intellectuelle mentionne que peu se souviennent de Maya Deren (ou bien, comme elle l’a fait à TF1, que plus personne nesait qui est Chantal Akerman), son livre brille par la contre-histoire qu’il déploie en donnant un aperçu d’un cinéma qui rendrait leur dû à des réalisatrices comme Alice Guy, Ida Lupino ou Barbara Loden.

La femme qui a accompagné Adèle Haenel lors de son entretien avec Mediapart, tout juste avant les César, propose autrement un programme qui peut rappeler le test de Bechdel, utilisé pour mettre en évidence la surreprésentation des personnages masculins.

Le hic est que celui-ci finit inévitablement par mettre sur le même pied des œuvres canoniques comme celles de Jane Campion et d’Agnès Varda, et des films comme Wonder Womanet Titanic. On entrevoit les limites d’une grille de lecture qui nous ramène aux angles morts classiques du cinéma programmatique.

Ce que l’historien et critique de Slate Jean-Michel Frodon faisait récemment remarquer (en marchant sur des œufs), rappelant que l’injonction de « créer de manière consciente » mérite d’être davantage fouillée, car il y va de la pluralité et des contradictions inhérentes aux œuvres d’art. C’est là tout l’enjeu de combattre le systémique par le systématique. Là où souffle l’histoire, l’objectif portera toujours mal son nom.

Manifestations. Écrits politiques sur le cinéma et autres arts filmiques / Le regard féminin

Nicole Brenez, De l’Incidence éditeur, Lille, 2020, 480 pages / Iris Brey, Éditions de l’Olivier, Paris, 2020, 248 pages