«Paris illuminé: le sombre exil»: l’anticlérical qui «agrandit» Dieu

Fou de modernité, Louis-Antoine Dessaulles (1818-1895), cet ancien seigneur libéral, se demande en 1881 ce qu’il adviendra de ses projets d’inventions techniques.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec Fou de modernité, Louis-Antoine Dessaulles (1818-1895), cet ancien seigneur libéral, se demande en 1881 ce qu’il adviendra de ses projets d’inventions techniques.

En 1867, presque six mois après l’imposition par Londres de la Confédération de son pays, Louis-Joseph Papineau, au soir de sa vie, dans une conférence à Montréal devant l’Institut canadien, duquel son neveu Louis-Antoine Dessaulles a été l’un des animateurs, dénonce la nouvelle Constitution comme antidémocratique, antipopulaire, « plus coupable qu’aucun autre acte antérieur ». Dessaulles en approfondira le contexte antirépublicain.

Il le fera dans les lettres qu’il écrira de Paris à ses proches, entre 1878 et 1895, surtout à sa fille Caroline Dessaulles-Béique, quelques-unes à son gendre et bienfaiteur Frédéric-Liguori Béique, avocat, financier et futur sénateur libéral, ainsi qu’à d’autres.

Sous le titre Paris illuminé : le som-bre exil, les grands chercheurs Georges Aubin et Yvan Lamonde en ont retenu, présenté et annoté 48, qui, adressées pour l’essentiel à Caroline, dévoilent la philosophie de l’anticlérical, exilé pour échapper à ses créanciers.

Fou de modernité, Louis-Antoine Dessaulles (1818-1895), cet ancien seigneur libéral, exception au sein d’une caste très conservatrice maintenant presque déchue à la suite de l’abolition du régime semi-féodal qui la soutenait, se demande en 1881 ce qu’il adviendra de ses projets d’inventions techniques : « Mais que diable voulez-vous qu’un homme fasse en invention sans le sou ? » Il chérissait l’idée d’un système d’alarme, d’une pompe à air, d’une scie mécanique…

À Paris, l’ex-seigneur de Saint-Hyacinthe s’émerveille, la nuit, devant l’illumination produite par une découverte récente qui bouleverse le monde et qu’on appelle encore à l’époque « la fée électricité ».

Mais il confie à sa fille qu’une splendeur plus profonde l’éblouit, celle de la science qui, pour lui, n’entre pas en contradiction avec un christianisme rationnel libéré du clergé : « La science moderne agrandit Dieu au lieu de le nier, mais cela se fait aux dépens du prêtre qui hurle à l’impiété. »

Dessaulles précise : « La religion de Jésus ne ressemble en rien à celle que le prêtre nous a faite. » Ce dernier, en France comme dans l’Empire britannique qui a imposé la Confédération canadienne, défend le monarchisme, négation implacable de la souveraineté populaire.

Cela tient à un principe subliminal étranger à la notion de démocratie et de liberté, supérieur même à l’autorité de l’Église !

L’exilé explique en 1893 à Caroline que le clergé français « ne veut pas admettre la République comme gouvernement de fait, quoique le pape le lui conseille ».

Quelques années avant de mourir à Paris dans la pauvreté, Dessaulles, l’inventeur déçu, le moderne insatisfait, écrira : « C’est une terrible vie que je mène : toucher sans cesse au but et ne jamais l’atteindre. » Une telle impuissance fut celle de son pays natal après la révolution ratée de 1837 rêvée par Papineau, son oncle et père spirituel.

Extrait de «Paris illuminé»

Je parle aujourd’hui pour que vous ne pensiez pas que je sois hostile à l’idée religieuse en elle-même. Si j’avais réussi dans mes affaires, vous auriez vu par les fondations que je voulais faire que j’ai une foi en Dieu plus sincère et plus éclairée que ceux qui me damnent, les uns par ignorance, les autres par fanatisme.

Paris illuminé : le sombre exil

★★★ 1/2

Louis-Antoine Dessaulles, PUL, Québec, 2020, 252 pages