«Plus grande que les maisons»: fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve

Le roman de Sara Lazzaroni est celui du deuil d’un certain romantisme.
Photo: Françoise Rhéaume-Gonzalez Le roman de Sara Lazzaroni est celui du deuil d’un certain romantisme.

La maison. La relation stable. Les premiers contrats sérieux de traductrice. En quittant son appartement de Limoilou pour s’installer dans le Bas-Saint-Laurent, là où son chum Xavier amorce sa carrière de médecin, Chloé entre pour de vrai dans ce qu’il convient d’appeler la vie d’adulte.

Il fut pourtant une époque où « elle prenait plaisir à reprocher à ses parents d’avoir abandonné la lutte, de s’être retirés dans leur indifférence et leur confort bourgeois ». Cèdera-t-elle maintenant à ce qu’elle reprochait jadis aux autres ?

Quatrième roman de la discrète Sara Lazzaroni (Patchouli, Veiller la braise, Leméac, 2014 et 2015), Plus grande que les maisons tranche d’emblée avec l’appel de l’horizon qui donnait son impulsion à Okanagan (Leméac), son précédent livre paru en 2016. Après avoir accompagné jusqu’en Colombie-Britannique une jeune femme qui abandonnait tout afin d’éprouver les limites de sa liberté, l’autrice, aujourd’hui dans la mi-vingtaine, renverse cette perspective et fouille les pensées d’une nouvelle jeune femme qui, elle, se méfie de sa propension à fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve.

Imprégné d’une certaine nostalgie précoce pour un passé pas si lointain, Plus grande que les maisons est ainsi le roman du deuil d’un certain romantisme, celui d’une vie menée sans attache, de cigarette en cigarette, de rencontre en rencontre — avec ce que cela suppose de moments d’ivresse et de détresse — une vie à laquelle aurait succédé un certain confort, ainsi que la peur du corps qui vieillit et du désir qui pourrait s’essouffler.

« Longtemps, Chloé a voulu croire que la tristesse était un noble sentiment, oui, un excès de compassion, ou quelque chose comme ça. […] Longtemps elle a aimé pleurer, puisant dans chacune de ses larmes la conviction d’être un peu plus humaine, un peu plus solidaire. » Ode à l’amitié, qui ne devrait pas s’effacer derrière le couple, et à la solitude dans laquelle il faut pouvoir se réfugier, Plus grande que les maisons explore à nouveau le dilemme animant l’œuvre entière de Sara Lazzaroni, où un impérieux désir d’indépendance et la conscience que l’existence serait bien triste sans les autres ont toujours été les revers d’une même médaille. Polaroid d’un déménagement de la ville à la campagne, ce bref roman contemplatif, même s’il est écrit à la troisième personne, a presque quelque chose du journal, voire de l’essai, et son charme, conséquemment, réside davantage dans la pertinence de ses réflexions et dans la grâce de ses descriptions que dans ses péripéties nombreuses.

Comme le dirait Plume Latraverse (un des maîtres à penser de Chloé), la liberté, c’est une chanson — la musique, chez Sara Lazzaroni, continue d’avoir le pouvoir d’illuminer un moment qui aurait, autrement, appartenu à la banalité. Mais la liberté, c’est aussi, peut-être, accepter que l’amour puisse s’inscrire dans la durée, sans trop craindre de s’enliser dans les sillons étroits de la routine, et en faisant plutôt confiance à la solidité des liens qui grandissent avec le temps. Ce sont sans doute eux qui nous permettent de nous élever.

Plus grande que les maisons

★★★

Sara Lazzaroni, Leméac, Montréal, 2020, 112 pages