«Lake Success» et «Sugar Run»: dérapages américains

Du rêve américain à la réalité, l’écart n’en finit pas de se creuser.
Brendan Smialowski Agence France-Presse Du rêve américain à la réalité, l’écart n’en finit pas de se creuser.

Le rêve américain a-t-il tourné au cauchemar ? Sur le papier de la Constitution, tous sont égaux à la naissance et chacun dispose d’un droit inaliénable à la vie, à la liberté et à la poursuite de la prospérité et du bonheur. Mais du rêve à la réalité, l’écart n’en finit pas de se creuser.

Un rêve brisé qu’explorent à leur manière des romans américains récents, Sugar Run, de Mesha Maren, et Lake Success, de Gary Shteyngart, deux quêtes de liberté et deux romans de la route qui donnent envie de partir, alors même que nous, lecteurs, ne le pouvons plus.

En 2007, à sa sortie d’un pénitencier de la Géorgie, 18 ans après y être entrée, Jodi McCarty, 35 ans, compte rejoindre la Virginie-Occidentale et s’installer sur un bout de terre hérité de la grand-mère qui l’avait élevée, retaper la petite cabane, cultiver son potager et élever des vaches dans la montagne. C’est son plan, qu’elle se répète en « s’accrochant aux mots comme à la rambarde d’un escalier branlant ».

Mais sur sa route, dans un motel miteux, Jodi va croiser Miranda, très belle et très jeune mère de trois enfants en bas âge. Miranda, qui n’est pas insensible aux charmes de Jodi — qui préfère elle-même les femmes — et qui va saisir l’occasion de s’éloigner de son ex-mari musicien avec ses enfants dans sa vieille Chevette vers cette terre promise.

Sugar Run avance en faisant des allers-retours entre 2007 et 1988, faisant peu à peu la lumière sur les événements qui ont mené Jodi à se retrouver en prison pour un crime dont on devine la gravité.

En 1988, une passion amoureuse d’une dizaine de mois vécue à 16 ans avec une femme plus âgée, Paula, joueuse de poker professionnelle, leur tragique cavale de la Géorgie jusqu’au Mexique, parties de poker, coups fourrés et braquages de stations-service avec un .38. Jusqu’au coup de feu fatal.

Les puits de gaz de schiste

Pour cette femme qui a vécu plus de la moitié de sa vie en prison, la réalité ne sera pas fidèle au rêve. Le terrain a été saisi par la municipalité il y a des années pour taxes impayées et revendu depuis.

Les voisins sont en guerre contre les puits de gaz de schiste. Ses parents, toujours aussi incapables, n’ont jamais cessé de boire. Ses frères et ses cousins semblent eux aussi avoir été figés dans le temps et dans l’espace, marinant dans un flou glauque et franchement hillbilly : proxénètes, revendeurs de drogue, amateurs de crack.

Premier roman de Mesha Maren, née elle-même au fond des bois en Virginie-Occidentale, Sugar Run — un titre qui fait référence à un cycle de chance au poker — est une sorte de Thelma et Louise appalachien. Le roman noir de Mesha Maren est un cocktail efficace et sensible mélangeant prison, drogue, armes à feu, abus familiaux et pollution de l’environnement.

Touchantes avec leur désir de faire la paix avec leur passé et de refaire leur vie, chacune des protagonistes connaîtra une cavale tragique, plus amère que sucrée.

Un road trip burlesque

Barry Cohen, 43 ans, dirige un fonds spéculatif new-yorkais et sa fortune personnelle vaut, « selon la méthode de comptage », entre 60 et 135 millions. Son mariage bat de l’aile, son fils de trois ans souffre d’autisme sévère et la justice commence à s’intéresser à ses comptes.

Après une violente altercation avec sa femme et leur nounou philippine, il claque la porte et décide d’aller promener son blues et sa collection de montres de luxe.

À la station de Port Authority, il jette ton téléphone portable dans une poubelle et monte à bord d’un autobus Greyhound — insérer ici odeurs de pisse et planchers collants — en route vers l’Ouest, avec l’idée un peu folle de retrouver un amour de jeunesse qui vit à El Paso, au Texas.

Avec une prémisse qui rappelle un peu Le bûcher des vanités de Tom Wolfe (1987), Gary Shteyngart nous entraîne dans une traversée du pays en 2016, année marquée par l’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Sur sa route, de Manhattan jusqu’à la frontière mexicaine à travers l’Amérique profonde, alors que se font jour ses propres failles intérieures, l’homme va croiser dans sa dérive partisans de Trump, dealers de crack, laissés-pour-compte, immigrants déçus et autres déboussolés du grand rêve américain.

Romancier à l’humour dévastateur, Gary Shteyngart a su tirer profit de ses origines russes — il est né en 1972 à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), avant d’immigrer aux États-Unis avec ses parents en 1979.

L’auteur de Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes Russes (2005) et de Mémoires d’un bon à rien (2015) a récemment été consultant pour l’excellente série Succession (HBO), dont les deux saisons sont un condensé de tragédie familiale shakespearienne dans un monde de la finance aussi volatil que carnassier.

Virtuose de l’insulte et de l’autodérision à la Woody Allen, on le retrouve ici dans une satire toujours burlesque, mais un peu plus mélancolique, au chevet d’un pays au bord de la faillite morale, entre deux crises de convulsions.

Sugar Run // Lake Success

★★★ ​1/2 — Mesha Maren, traduit de l’anglais par Juliane Nivelt, Gallmeister, Paris, 2020, 384 pages // ★★★★ — Gary Shteyngart, traduit de l’anglais par Stéphane Roques, L’Olivier, Paris, 2020, 384 pages