Expressions du «queer»

Pour Tara Chanady  (à gauche),  le <i>queer</i> est notamment  une méthode d’analyse,  et selon Thomas Leblanc,  il implique  un changement de perspective.
Marie-France Coallier Le Devoir Pour Tara Chanady (à gauche), le queer est notamment une méthode d’analyse, et selon Thomas Leblanc, il implique un changement de perspective.

« Comment les artistes au Québec se sont-illes emparé·es du queer ? L’ont-illes interprété de façon particulière ? Quelles œuvres littéraires, artistiques et médiatiques québécoises proposent une vision du monde queer et comment celle-ci se traduit-elle, quels procédés sont mis en œuvre pour la signifier, et quelles figures sont convoquées ? » Ce sont quelques-unes des questions que les universitaires Isabelle Boisclair, Pierre-Luc Landry et Guillaume Poirier Girard ont lancées à une trentaine de collaborateur·trices.

Dans leur avant-propos, les codirecteur·trices du collectif QuébeQueer précisent que les études queer, en plus d’adopter une perspective intersectionnelle sur les genres et les sexualités, remettent en question « la race et la racialisation, les classes sociales et le classisme, mais également le capitalisme et le néolibéralisme, l’âge et le temps, l’espace, l’amour, ou des objets comme les biotechnologies et les technosciences en tant que dispositifs visant à façonner des sujets normatifs et à les catégoriser ».

Le prisme de la binarité

Pour Tara Chanady, l’une des autrices du collectif, chargée de cours à l’Université de Montréal, le queer est notamment une méthode d’analyse. « Je le vois comme une grille de lecture, explique-t-elle. Ça offre une nouvelle façon de concevoir le genre et la sexualité, une manière de les déconstruire en s’affranchissant du prisme de la binarité. Quand on l’applique sur une œuvre d’art, qu’elle soit littéraire ou picturale, filmique ou télévisuelle, populaire ou non, d’hier ou d’aujourd’hui, cette grille est très éclairante. »

Dans un article intitulé « Dépasser les stéréotypes et le conformisme. Queeriser les représentations LGBT* à la télévision québécoise », portrait historique exhaustif, mais où il est principalement question d’Unité 9, Chanady écrit : « Au-delà d’une diversification des personnages, thématiques et espaces LGBT, la télévision québécoise nécessite un bouleversement des codes représentationnels des genres et des sexualités afin de s’éloigner du conformisme aliénant des représentations actuelles. »

Si elle a été déçue par la triste place accordée à Gwendoline Bachand, l’infirmière trans dans Unité 9, Tara Chanady se réjouit de ce qu’elle a découvert dans Fugueuse, la suite, une série signée Michelle Allen. « Il y a là une première représentation de la bispiritualité et l’apparition d’une première femme trans lesbienne à la télévision québécoise, ça vaut la peine d’être souligné ! De manière générale, dans nos fictions télévisuelles, je dirais qu’il y a une évolution, mais qu’elle se produit très lentement. »

Pour Thomas Leblanc, l’un des auteurs du collectif, notamment chroniqueur radio et humoriste, le queer implique un changement de perspective. « L’image qui me vient, c’est celle de l’accotement, explique-t-il. Il ne s’agit pas d’être à l’arrêt, mais plutôt de rouler ailleurs que sur la voie principale. Quand j’ai découvert l’identité queer, je m’y suis spontanément reconnu, pour de nombreuses raisons dont la plupart ne concernent pas l’orientation sexuelle. À mon sens, la perspective queer est d’abord et avant tout caractérisée par une curiosité expérientielle et intellectuelle envers la société. »

Le diplômé du baccalauréat en Communication and Cultural Studies de l’Université Concordia considère que le Québec est éminemment queer. « De manière inhérente, explique-t-il, le Québec est une nation queer. Dans le sens où elle est à côté, en marge, pas tout à fait française, pas tout à fait nord-américaine… Il y a là une complexité qui contribue certainement à sa richesse. »

Dans un article intitulé « Céline, es-tu queer ? », heureux mélange de témoignage et d’analyse, Leblanc écrit : « Sa façon d’embrasser les identités multiples — québécoise et nord-américaine, hétéronormative et gay friendly, féminine et androgyne — sont autant de raisons qui expliquent la fascination qu’elle exerce sur nous. »

Pour celui qui a déjà produit un cabaret intitulé Sainte Céline, le queer de l’idole réside dans sa manière d’être à la fois à l’intérieur et hors de la norme : « Qu’il s’agisse de l’écart d’âge entre elle et René, ou encore de son recours à la fécondation in vitro, elle poursuit un rêve hétéronormatif, mais souvent de façon non conventionnelle. Il faut aussi dire qu’elle a un côté drag king, en ce sens qu’il lui est arrivé à plusieurs reprises de chercher à correspondre à une certaine idée de la masculinité. »

Ce qui ne fait pas de doute, c’est que le décès de René Angélil a apporté un vent de changement. « Depuis son départ, Céline se permet plus franchement que jamais d’occuper un espace queer », estime Thomas Leblanc. Si notre « trésor national » est un baromètre, cette attitude pourrait bien signifier une certaine évolution dans les mentalités.

QuébeQueer
★★★★
Dirigé par Isabelle Boisclair,Pierre-Luc Landry et Guillaume Poirier Girard, Les PUM, 2020, 520 pages​

Avec ses 24 textes contrastés sur le fond comme sur la forme, regroupés en six volets, « Corps et affects », « Modes de vie », « Espaces et temporalités », « Biopolitique », « Présenter / représenter » et « Culture pop », le livre est remarquablement ambitieux, probablement sans précédent dans la francophonie, et certainement au Québec. Si bien qu’on peut d’ores et déjà parler d’ouvrage de référence. Pas moins de 27 oeuvres de fiction publiées entre 1965 et 2017 y sont analysées d’un point de vue queer. Entre chaque section, on trouve une création iconographique ou textuelle.

Professeur·es, étudiant·es, militant·es et créateur·trices se penchent sur une foule d’oeuvres, notamment celles de Simon Boulerice et de Marie-Claire Blais, de Nelly Arcan et de Michel Tremblay, de Nicholas Giguère et de Karoline Georges, de Virginia Pésémapéo Bordeleau et d’Éric Noël, mais aussi de Mariana Mazza et de Coeur de pirate, de Tiga et de Xavier Dolan. Se situant tout naturellement, et sans les hiérarchiser, au croisement des genres et des disciplines, des registres et des esthétiques, l’ouvrage a ce qu’il faut pour intéresser les lecteur·trices les plus divers.es et, qui sait, peut-être même élargir quelques horizons.