«Le journal de Claire Cassidy»: un vrai drame victorien

Si on ne parlait pas d’assassinats, on pourrait dire qu’Elly Griffiths raconte ici une délicieuse et charmante histoire empreinte d’un irrésistible charme.
Photo: Sara Reeve Si on ne parlait pas d’assassinats, on pourrait dire qu’Elly Griffiths raconte ici une délicieuse et charmante histoire empreinte d’un irrésistible charme.

Il y a un plaisir certain — et fort avouable — à passer d’un monde à un autre en ouvrant les pages d’un livre. Après les angoisses d’un thriller politique, les lourdes implications d’une analyse psychosociale ou les tensions d’un roman noir suffocant, pourquoi ne pas succomber avec nous cette semaine aux charmes surannés d’un véritable drame victorien ?

Avec le parfait décor du vieux collège un peu décrépit, les pluies et les brumes du Sussex et même les professeurs d’un département de littérature anglaise atterrés par l’assassinat d’une collègue…

Le plus intéressant, c’est que tout cela se passe aujourd’hui dans le petit collège (fictif) de Talgarth High.

Trois petits tours…

C’est là, dans l’ouest du Sussex, près de Shoreham-by-Sea, à une demi-heure de Chichester, qu’enseigne Claire Cassidy.

Et nous la retrouvons au moment où elle apprend la mort d’Ella, sa meilleure amie et collègue. Claire est bien sûr bouleversée.

Trois narrateurs, trois narratrices plutôt, vont se succéder pour nous raconter cette histoire tordue qui ira en s’épaississant et dont on ne devinera jamais le coupable : Claire elle-même, sa fille Georgia et Harbinder Kaur, policière chargée de l’enquête. Et le titre l’indique, le journal de Claire jouera un rôle décisif dans tout cela.

Comme pour fournir un contexte encore plus riche à l’ensemble, on lira aussi L’inconnu, la célèbre nouvelle du très victorien Roland Montgomery Holland — l’écrivain fictif qui a donné son nom au vieux pavillon Holland House de Talgarth High — avec laquelle Claire donne des ateliers d’écriture.

Tout au long du roman, les références à Jane Austen, en particulier au personnage d’Elizabeth Bennet d’Orgueil et préjugés, à Edgar Poe, à Wilkie Collins et à plusieurs autres écrivains du milieu du XIXe siècle sont nombreuses et jalonnent le récit comme pour mieux l’imprégner d’un climat résolument victorien.

Ce n’est toutefois qu’à la toute dernière seconde — et dans un décor tout aussi improbable qu’inattendu — que les policiers interviendront enfin pour empêcher le coupable de commettre un troisième meurtre.

Si on ne parlait pas d’assassinats, on pourrait dire qu’Elly Griffiths nous raconte ici une délicieuse et charmante histoire empreinte d’un irrésistible charme… tout ce qu’il y a de victorien. Par sa façon de décrire ses personnages, leurs intérêts, leurs habitudes et leur langage même, on se retrouve le plus souvent au cœur d’un récit qui respecte scrupuleusement les canons du genre.

Tout cela est remarquablement construit et l’on vous met au défi de ne pas dévorer cette histoire d’un trait ou même de parvenir à épingler le coupable.

D’autant qu’en prime L’inconnu se révèle une nouvelle (fictive aussi, bien sûr) éminemment victorienne…

 

Extrait du «Journal de Claire Cassidy»

Harbinder feuillette les pages et se met à lire de sa voix monotone.

« Salutations d’un ami sincère. J’évoque la lecture (que je viens d’achever) de ce journal fort intéressant. Il y a là plusieurs centaines de pages. Je peux affirmer, la main sur le coeur, que chaque page m’a envoûté, charmé, enchanté.

Quelle femme admirable !

Mais Claire, tout le monde ne t’apprécie pas comme moi. J’en ai le coeur brisé, mais je dois te dire que certaines personnes agissent à ton encontre. Je me suis débarrassé de l’une de ces créatures. Je m’abattrai sur les autres comme une bête déchaînée. »

Le premier paragraphe est extrait directement du livre, dis-je. Jusqu’à « quelle femme admirable ». […]

Neil lit le passage la bouche entrouverte. Harbinder l’a parcouru en quelques secondes. « Notre homme a lu La Dame en blanc, dit-elle. Si c’est un homme.

Le journal de Claire Cassidy

★★★ 1/2

Elly Griffiths, traduit de l’anglais par Élie Robert-Nicoud, Hugo — Thriller, Paris 2020, 445 pages

 



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