«Payer la terre»: Joe Sacco au pays des Dénés

Détail d’une planche tirée du roman graphique «Payer la terre»
Photo: Joe Sacco Futuropolis Détail d’une planche tirée du roman graphique «Payer la terre»

Lorsqu’il est question de bédé reportage, Joe Sacco est sans contredit l’un des maîtres du genre. Arrivée comme une tonne de briques dans ce genre littéraire particulier, sa série de deux albums portant sur la Palestine, publiée au début des années 1990, a rapidement positionné cet ex-étudiant en journalisme comme un auteur sensible, intelligent et empathique, possédant un redoutable sens du détail.

Vous comprenez donc pourquoi son plus récent ouvrage, Payer la terre, qui porte sur le destin des Dénés, groupe des Premières Nations installé principalement dans les Territoires du Nord-Ouest (T.N.-O), était grandement attendu. Disons que Sacco tombe à point, surtout que cette question est présentement d’actualité alors qu’une portion de la nation Wetʼsuwetʼen manifeste son opposition au développement du projet de pipeline GasLink sur leurs terres ancestrales, en Colombie-Britannique. C’est un dossier beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et cet ouvrage de Sacco pourrait bien nous aider à comprendre un tout petit mieux de quoi il en ressort.

Parce que, évidemment, il est aussi question d’exploitation des richesses naturelles et de développement pétrolier en territoire déné dans Payer la terre. Mais pas seulement de ça. Sacco, qui est allé à la rencontre des Dénés en 2015, les laisse surtout se raconter eux-mêmes, nous parler à nous de qui ils sont et d’où ils viennent.

C’est ce qui fait la force majeure de cet ouvrage : la prise de parole, avec le moins possible de filtres. On apprend, donc, autant sur les traditions de la chasse que sur l’horreur des pensionnats qui avaient pour but de « civiliser » les Autochtones (avec les sévices sexuels et physiques qui viennent avec, bien entendu). On parle d’activisme politique, de gaz de schiste, de développement économique et de prise de possession de sa propre histoire par l’occupation du territoire.

En plus de construire son récit avec empathie et sensibilité, Sacco nous propose un dessin documentaire inspiré par les techniques de gravure d’avant l’apparition de la photo : pas de ton de gris, ici, tout est noir et blanc et ce sont les hachures qui font la nuance. Un peu comme le cinéma nous donne l’impression de retourner vers son essence lorsqu’il est en noir et blanc, le dessin, ici, nous semble plus vrai, plus sincère ; plus près de la vérité. Mais ce qu’il y a de plus particulier dans son approche picturale, c’est sa façon de se mettre en scène, de façon grotesque, en opposition au soin qu’il accorde à son sujet. Une manière de dire qu’il n’est pas le cœur de cette histoire.

Payer la terre va directement, avec une rare honnêteté intellectuelle, en plein centre d’un problème complexe, sans simplifier les enjeux à outrance. Des enjeux qui doivent se régler dans une arène juridique conçue et pensée pour ceux qui font les règles, pour ceux à qui cette situation profite le plus et qui sont, finalement, juges et parties. Voilà, entre autres, pourquoi cet ouvrage est essentiel. 

Payer la terre

★★★★★

Joe Sacco, Futuropolis-XXI, Paris, 2020, 272 pages