«Corto Maltese: Le jour de Tarowean»: un album plus sympathique que frondeur

Planche (détail) tirée du livre «Le jour de Tarowean»
Illustration: Casterman Planche (détail) tirée du livre «Le jour de Tarowean»

L’auteur italien Hugo Pratt, pour la première apparition de son marin aventurier Corto Maltese (dans l’album La ballade de la mer salée, publié en 1975 — pour la version feuilleton, c’est 1967), avait choisi de nous présenter son personnage flottant sur la mer, pieds et poings liés à son radeau. Un point de départ mystérieux, convenons-en, pour ce capitaine dont les aventures sont considérées par plusieurs comme faisant partie des plus célèbres du XXe siècle. La notoriété de Corto Maltese, dont même le très sérieux président de la République française François Mitterrand était un adepte, a dépassé grandement le monde de la bande dessinée, contribuant à la faire passer du côté de la littérature.

Et pour comprendre comment ce pauvre Corto Maltese en était arrivé là, flottant au gré du courant, il aura fallu attendre près de 45 ans, avec la publication de sa plus récente aventure intitulée Le jour de Tarowean, expression signifiant « le jour de tous les saints » ou, plus simplement, la Toussaint, célébrée le 1er novembre. Pour point de départ, le dessinateur Ruben Pellejero et le scénariste Juan Díaz Canales, qui ont repris la série en 2015, soit dix années après la mort de Pratt, et qui signent ici leur troisième album, n’avaient qu’une vague explication laissée par l’auteur original : Corto aurait été victime d’une mutinerie liée à une promesse non tenue envers une femme.

À partir de ce petit bout d’idée et de cette introduction originale du personnage, qui devient ici la finale de cet album, Juan Díaz construit un récit typique des aventures de Corto Maltese. Ça commence en Tasmanie alors que le capitaine, aidé de son fidèle et pas très clair ami de toujours, le déserteur Raspoutine, récupère un jeune homme, Calaboose, qui s’avère être le fils du roi d’une île du Pacifique Sud. Calaboose tombe amoureux d’une jeune fille hollandaise, paralysée des jambes, rencontrée pas très loin de Bornéo, une rencontre qui, vous le voyez venir, ne se terminera pas bien, avec, en toile de fond, une histoire de colonialisme et d’exploitation de gutta-percha, une gomme de latex qui pourrait ressembler à du caoutchouc.

Si vous trouvez que le résumé du récit est un peu alambiqué, c’est qu’il l’est ! Le reproche principal qu’on peut faire au Jour de Tarowean, c’est que la structure narrative manque de clarté, ce qui est agaçant et nous force à travailler fort pour comprendre les enjeux. Aussi, Corto Maltese nous a semblé perdre ici un peu de son côté mordant et cynique, ce qui avait été quand même bien réussi par le duo dans les deux albums précédents.

Pour ce qui est du dessin de Pellejero, il sait conserver la nervosité de celui de Pratt, avec ce côté graphique très marqué et, surtout, dynamique. La ligne, ici, est clairement nerveuse et, surtout, aussi sinueuse que le personnage principal. On sait exactement où on est et c’est une bonne chose.

En fait, ces nouvelles moutures des aventures de Corto Maltese nous ramènent encore et toujours en face du même questionnement : doit-on continuer une série après la mort, ou la retraite, de son créateur principal ? Si les deux efforts précédents de Ruben Pellejero et Juan Díaz auraient peut-être pu nous faire changer d’idée, ce Jour de Tarowean nous laisse un tout petit peu plus dubitatif. L’album demeure malgré tout sympathique et accrocheur.

Le jour de Tarowean

★★★

Ruben Pellejero et Juan Díaz Canales, Casterman, Paris, 2019, 77 pages