Parce que les livres ne devraient pas avoir de date de péremption

La réédition d‘œuvres telle que Travesties-kamikaze, truffées d’images pillées, souvent utilisées à l’époque sans l’autorisation des ayants droit, peut poser certains défis sur le plan légal.
Photo: Les Herbes rouges La réédition d‘œuvres telle que Travesties-kamikaze, truffées d’images pillées, souvent utilisées à l’époque sans l’autorisation des ayants droit, peut poser certains défis sur le plan légal.

Les littéraires ont beau être capables de foi, plus personne ne l’espérait, cette réédition du roman Travesties-kamikaze, de Josée Yvon, annoncée chaque saison depuis plus ou moins une éternité par Les Herbes rouges. Et voilà qu’atterrissait en librairie le 26 novembre la réédition tant attendue ! « Ça nous arrive quand on y croit », chantait Mario Pelchat, mais, de toute évidence, ça nous arrive aussi quand on n’y croit plus.

Sanctifiée au cours des dernières années par toute une nouvelle génération d’auteurs et d’autrices qui la citent et s’en inspirent, Josée Yvon (1950-1994) compte parmi les plus influentes inspiratrices d’une jeune poésie québécoise qui reconnaît dans son appel à la vérité pure et dure, et dans son subversif rapport aux genres (littéraires comme sexuels), une sorte de prophète en froc de cuir. Et pourtant, une partie de son œuvre demeure introuvable.

Pourquoi la résurrection de Travesties-kamikaze(1980) aura-t-elle été si longue ? Fidèles à leurs habitudes, Les Herbes rouges se font circonspectes quant aux raisons qui pourraient expliquer une telle attente. « Ça prend du temps, refaire le livre de la façon la plus respectueuse possible », explique la directrice adjointe de la maison, Roxane Desjardins. Ponctué de collages d’images arrachées aux journaux et de photos de l’artiste Susan Meiselas, le roman par poèmes enracine son portrait kaléidoscopique, tendre et rugueux, d’un Montréal de la marge dans un foisonnement de choix visuels et typographiques étonnants, voire choquants, effectivement reproduits ici avec grand soin.

« Ce n’est pas qu’une suite de mots, Travesties-kamikaze, il y a des jeux d’interlignes, différentes typos, une photo qui apparaît au milieu du texte, et tout ça, ce n’est pas accidentel », rappelle Roxane Desjardins. La correction de quelques erreurs de ponctuation et l’ajout d’une pagination constituent les rares différences entre cette nouvelle édition et l’originale.

 
Photo: Les Herbes rouges Images tirées du livre «Travesties-kamikaze»

Sans commenter ce cas précis, l’éditeur, poète et critique Sébastien Dulude souligne que la réédition de pareilles œuvres, truffées d’images pillées, souvent utilisées à l’époque sans l’autorisation des ayants droit, peut poser certains défis sur le plan légal. « C’est dans leur matérialité que ces livres-là trouvaient une bonne partie de leur force de frappe », plaide celui qui a consacré sa thèse de doctorat à la « performativité des dispositifs typographiques du livre de poésie de contre-culture québécoise ».

En 2017 et 2018, les Écrits des Forges rassemblait sous une même couverture plusieurs recueils de Josée Yvon (Pages intimes de ma peau) et de Denis Vanier (Onction extrême), sans en reproduire la facture graphique. « On a écrasé la dimension visuelle de ces livres-là, regrette Dulude. Si on change la typo, qu’on enlève les images, on commence à être loin du projet d’origine. »

Dégager des angles morts

Difficile et vaste chantier que celui de la remise en valeur du patrimoine littéraire québécois, mais essentiel afin qu’un plus grand nombre d’œuvres puissent pénétrer l’enceinte des cégeps et des universités (où les œuvres absentes des librairies ne peuvent être enseignées), ainsi qu’afin de dégager les angles morts de l’histoire littéraire telle qu’on la raconte habituellement.

Avec sa collection Inauditus, qui sort de l’anonymat des livres obscurs parus entre 1900 et 1960, Moult Éditions montre qu’il existait, au cœur du Québec de la Grande Noirceur, des penseurs aussi, sinon plus iconoclastes que les auteurs actuels de la maison, comme Raymond Goulet, dont le roman L’âne de Carpizan (1957) raconte la transformation d’un évêque en… femme !

La mordante maison consacrait par ailleurs en 2014 un coffret à l’irrécupérable poète contre-culturel Jean Leduc (Crazy brocoli), et lance ces jours-ci une nouvelle édition d’On n’est pas des trous-de-cul, ouvrage culte de Marie Letellier, quelque part entre l’anthropologie et la littérature, paru chez Parti pris en 1971. Si les voies de la mémoire collective sont impénétrables, il apparaît néanmoins évident que l’œuvre de qui aimait cultiver les ennemis (Leduc), ou de qui n’a signé qu’un seul livre (Letellier), risque davantage l’oubli.

Une œuvre a évidemment de meilleures chances de connaître une nouvelle vie si un de ses légataires — réels ou spirituels — en prend soin. C’est une des filles du défunt poète Louis Geoffroy qui proposait aux Éditions Rodrigol de rééditer Graffiti, un paquet de cartes poétiques publié en 1968 aux très artisanales Éditions de l’Obscène Nyctalope — fondées par Geoffroy — dont Rodrigol sont certainement des héritières.

« Les poèmes du jeu de cartes n’avaient pas été repris dans son anthologie [Le saint rouge et la pécheresse, 1991, l’Hexagone] et il y a quelque chose de fort pour moi dans l’idée de rendre accessible un texte inconnu, 50 ans après sa parution », confie le cofondateur de Rodrigol, Pascal-Angelo Fioramore. « On était là, à notre table de cuisine, à monter les paquets à la main, comme lui les avait montés sur sa table de cuisine. »

Dissoudre le temps

La conception d’une anthologie présente parfois l’occasion de créer une nouvelle œuvre à partir d’une œuvre déjà existante. Michel Garneau élaborait ainsi lui-même, de A à Z, son Choix de poèmes (pas trop longs), récemment lancé par l’Oie de Cravan. En refusant la chronologie, « parce que je trouve plus riche d’y aller / par couleurs / couleurs d’émotions », et en intercalant de nouveaux poèmes entre les anciens, c’est un peu comme si le poète refusait de devenir pièce de musée.

« Michel a construit avec ce livre un labyrinthe qui lui ressemble », illustre l’éditeur Benoît Chaput, pour qui il était plus que temps que cette poésie « d’amour vorace de la vie » retrouve son espace en librairies, alors que les Poésies complètes de Michel Garneau, publiées par Guérin en 1988, sont depuis longtemps épuisées.

« Choisir l’ordre des poèmes, c’était pour Michel comme écrire un nouveau poème. Michel dissout le temps dans ce livre, c’est lui qui parle au présent, même à travers ses plus vieux poèmes. »

Le travail de réédition, ou de revalorisation d’une œuvre, peut aussi devenir un précieux moyen de résister à cet insidieux présentisme dont souffre un milieu littéraire toujours prompt à s’emballer pour la patente flambant neuve.

« Dans notre système, on fait une très grande place aux nouveautés et aux premiers livres, et une beaucoup moins grande place aux livres d’auteurs qui poursuivent une œuvre, ou aux livres qu’on réédite », observe Roxane Desjardins des Herbes rouges, en évoquant à la fois les librairies, les médias et les établissements d’enseignement. « On essaie de remettre nos rééditions dans l’actualité, mais c’est très difficile, et c’est dommage, parce que je pense que les livres ne passent pas date. »

Travesties-kamikaze // On n’est pas des trous-de-cul // Choix de poèmes (pas trop longs)

Josée Yvon, Les Herbes rouges, Montréal, 2019, 152 pages // Marie Letellier, Moult éditions, Montréal, 2019, 224 pages // Michel Garneau, L’Oie de Cravan, Montréal, 2019, 424 pages