Michèle Ouimet et Nathalie Petrowski, bûcheuses opiniâtres et entêtées

Les journalistes retraitées de «La Presse» Michèle Ouimet et Nathalie Petrowski
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les journalistes retraitées de «La Presse» Michèle Ouimet et Nathalie Petrowski

En marge du Salon du livre de Montréal qui s'amorce aujourd'hui, rencontre avec deux retraitées de La Presse qui se racontent chacune entre les pages de livres traversés par le doute.


Contrairement à Michèle Ouimet, Nathalie Petrowski aurait « été parfaitement incapable d’affronter les guerres et les régions dangereuses » que son ancienne collègue a couvertes. Voilà du moins ce qu’elle avance entre les pages de ses mémoires intitulées La critique n’a jamais tué personne. « Reste que nous étions deux bûcheuses opiniâtres et entêtées. »

Michèle Ouimet, devant qui l’on cite ce passage, esquisse un sourire discret. Vous y entendez un compliment ? « Absolument ! » confirme celle qui recevait ce week-end lors du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec un prix Judith-Jasmin Hommage, et qui fait également paraître ces jours-ci Partir pour raconter, une incursion dans les coulisses de ses grands reportages à l’étranger. « Il faut être comme ça pour faire ce métier. Il faut avoir la tête dure. »

 

 

Il faut aussi un sens développé de l’autocritique, retient-on de chacun de ces livres traversés par le doute, l’angoisse et les remises en question, peu importe la redoutable réputation et l’expérience de leurs autrices. « Le journalisme n’est pas une science exacte », écrit Michèle Ouimet en citant l’ancien président-directeur général de l’Agence France-Presse Emmanuel Hoog, une phrase appelant son exégèse à l’heure où la méfiance à l’égard des médias ne semble jamais avoir été aussi grande, mais dans laquelle les deux retraitées de La Presse entendent surtout un appel à l’humilité.

« Dire que le journalisme n’est pas une science exacte, ça signifie que, sur le terrain, on n’a accès qu’à une partie de la réalité, souligne Michèle Ouimet. Si tu parles à une femme en Afghanistan, tu ne parles pas à toutes les femmes. Et il y a toujours une part de subjectivité. Une Pakistanaise ne fera pas le même reportage sur le Pakistan que moi qui suis Occidentale. »

Les mémoires de Nathalie Petrowski — pour qui il n’existerait pas d’objectivité, qu’une forme de « subjectivité honnête » — sont en ce sens un étonnant exercice d’introspection, au coeur duquel la journaliste culturelle admet avec franchise avoir signé certaines critiques mal pondérées, et avoir parfois commis des erreurs de bonne foi. Un journaliste, tout aussi rigoureux soit-il, n’est évidemment pas un devin. « C’est arrivé quand je faisais des portraits qu’un peu plus tard, j’aie le sentiment qu’on m’avait raconté n’importe quoi, ou que je réalise que ce que des artistes m’avaient présenté comme leur force, c’était en fait leur plus grand défaut. »

Réputations surfaites

Elles auront été, dans leur sphère respective, et en prenant des risques de nature radicalement différente, d’authentiques téméraires, l’une osant aller là où la menace plane (Syrie, Liban, Iran), pendant que l’autre ramenait sans cesse à ses contradictions un showbiz québécois se plaisant à défendre la liberté d’expression, tant et aussi longtemps qu’il n’en était pas victime. Mais leurs réputations, de trompe-la-mort ou d’intraitable méchante, sont largement surfaites, insistent-elles.

« Sur le terrain, j’ai pris des risques, mais je n’allais pas me jeter devant les balles comme d’autres le font », nuance Michèle Ouimet, qui arrive à La Presse en 1989, après avoir été recherchiste à la télé. « Comment je les évaluais, les risques ? Pifomètre total ! Je me répétais que je ne prendrais jamais plus que 20 % de risque, mais d’où ça me venait ce 20 % ? [Rires] Il faut de l’instinct, consulter des collègues, écouter son fixeur [accompagnateur sur le terrain] qui connaît son pays. »

Pas question cependant de se transformer en une de ces reporters à chemise blanche mettant en scène sa propre bravoure, et son propre ego. Regard exaspéré de celle qui dédaigne pareille parade. « Ça, je dé-tes-te ça ! Je suis Anne Nivat [journaliste française] sur Instagram et c’est le culte de son corps. C’est tellement gênant. Il faut un minimum de retenue. »

À l’automne 1983, les ordinateurs font leur entrée dans la salle de rédaction du Devoir, un progrès qui provoquera craintes et résistance chez les journalistes, se souvient Nathalie Petrowski, qui y oeuvre de 1976 à 1992. Elle était encore loin, la possibilité de mesurer en temps réel l’intérêt que suscite un article sur le web.

Vous la sentiez, la dictature du clic à engendrer ? demande-t-on à celles qui quittaient La Presse en 2018. Pas dans le choix des sujets, assurent-elles. « Mais, ajoute Nathalie Petrowski, c’est sûr que lorsqu’il arrivait quelque chose comme ma chronique sur Marie Mai [un texte de 2016 reprochant à la chanteuse son silence sur sa séparation], les patrons étaient ben contents, et je ne trouvais pas toujours que c’était pour les bonnes raisons. »

D’abord journalistes

La députée solidaire Catherine Dorion répétait la semaine dernière à l’Assemblée nationale que l’argent du programme d’aide aux médias du gouvernement Legault ne devrait pas servir à payer le salaire des chroniqueurs. Il suffit d’évoquer cette idée pour que Nathalie Petrowski se lance dans une de ces très théâtrales tirades que vous imaginez bien si vous l’avez déjà entendue à la radio.

« C’est de penser que les chroniqueurs de La Presse ne font que de l’opinion, alors qu’ils sont aussi des journalistes ! Ils font des coups de téléphone, ils vont sur le terrain. C’est vraiment niaiseux. J’aime beaucoup Catherine Dorion, mais là, je trouve qu’elle s’est mis le pied dans la bouche. »

« Les deux pieds », renchérit Michèle Ouimet, moins emportée que sa compatriote, mais le regard infiniment plus grave. Les salles de rédaction gagneraient à modérer sur l’opinion, précise-t-elle. « Mais tu ne peux pas créer des catégories de journalistes. Quand j’ai lu ça, je me suis dit : “Mon Dieu que ça paraît qu’elle ne connaît rien au fonctionnement d’un journal.”»

Bien qu’elles ne soient pas complètement à la retraite (elles participent toutes les deux à l’émission de radio de Pénélope McQuade et planchent sur des projets d’écriture), Michèle Ouimet et Nathalie Petrowski ne regrettent pas du tout l’époque pas si lointaine où les projets d’une fin de semaine pouvaient être déraillés par un attentat à Paris, ou la mort d’une personnalité publique. Finie aussi, l’obsession du sujet à trouver qui, à la longue, use.

Et bien que cette pression ait de tout temps été inhérente au métier, les deux vétéranes se permettent de rêver à un écosystème médiatique offrant parfois à ses soldats et soldates l’occasion de souffler. « L’épuisement professionnel guette beaucoup de femmes, qui doivent jongler avec dix millions d’affaires et un sentiment perpétuel de culpabilité, se désole Michèle Ouimet. De l’aide psychologique, c’est formidable, mais ce qu’il faut, c’est diminuer le rythme, sortir de l’usine à saucisses. »

Partir pour raconter

Michèle Ouimet, Boréal, Montréal, 2019, 296 pages

La critique n’a jamais tué personne

Nathalie Petrowski, Éditions La Presse, Montréal, 2019, 296 pages

Vivre sa passion de journaliste: rencontre avec Michèle Ouimet et Nathalie Petrowski

Au Salon du livre de Montréal, le 24 novembre à 12 h