«Rivièrances»: Brad Cormier, hydrographe

Si Brad Cormier avait la bougeotte, il se cherchait aussi un peu. Québécois? Canadien? Américain? Tout à la fois?
Photo: Martin Béland Si Brad Cormier avait la bougeotte, il se cherchait aussi un peu. Québécois? Canadien? Américain? Tout à la fois?

« D’aussi loin que je me rappelle, j’ai voulu partir du Québec, l’endroit choisi par mes parents pour se repartir une vie », confie Brad Cormier dans Rivièrances, son premier livre. Très tôt aussi, ses nombreux voyages faits sur le pouce à travers l’Amérique du Nord coulaient de source.

Mais il l’avoue, son errance n’était pas que géographique. S’il avait la bougeotte, il se cherchait aussi un peu. Québécois ? Canadien ? Américain ? Tout à la fois ? « Si je n’étais pas québécois, je ne savais plus si j’avais envie d’être brayon. » Mais nostalgique, à coup sûr, d’une époque où on pouvait se rendre de l’île d’Orléans à La Nouvelle-Orléans sans passeport, il décide de suivre les anciennes routes d’eau pour en avoir le cœur net.

Pendant un mois à l’automne 2010 — voyage de retour compris —, à la fin de la vingtaine, Brad Cormier s’est offert « un gros road trip sale sur le continent ». Cet ébéniste de Rigaud, né au Nouveau-Brunswick d’une mère américaine, a voulu « suivre les rivières jusqu’au Mississippi », elles qui ont longtemps relié les communautés francophones. Avec l’espoir que la route et les rencontres viennent apporter des réponses à ses interrogations.

Poussé dans le dos par l’anthropologue Serge Bouchard et sa série radiophonique De remarquables oubliés, il a pris la route au volant de sa Pontiac : Sault-Sainte-Marie, Prairie du Chien, Hannibal et Saint-Louis ont défilé. Côté passager vont se succéder les fantômes de Samuel de Champlain, de l’explorateur Louis Jolliet et du père Marquette. En plus de quelques écarts de conduite avec Étienne Brûlé, Mark Twain et la fameuse expédition de Lewis et Clark, partie de Camp Dubois en Illinois en mai 1804 pour rejoindre le Pacifique.

 

Courant mal harnaché, emporté par une force brute et parfois un peu naïve, Rivièrances est souvent semé de formules nées aux forceps. « Je sens l’âpreté de ce système routier me râper le seuil de la tolérance dans un doux mélange d’émotions qui tergiverse entre excitation et dégoût. » Le projet est sympathique, à l’évidence, mais Brad Cormier n’est pas écrivain, et son récit en souffre.

Voyage rapide — un tout petit mois, retour compris, pour quelques milliers de kilomètres avalés —, voyage autant fantasmé que réel, ponctué de quelques rencontres colorées et de hasards heureux. Et au bout de la route, tadam !, une sorte d’illumination : « Toutes ces années, je partageais une réalité commune avec tous ceux qui parlent le français en Amérique du Nord, incluant le Québec, mais je ne le savais pas encore. […] Je suis Franco-Américain. Ça ne peut pas être plus limpide. »

Bouillonnant, tergiversant parfois, nettement trop long tout en étant aussi trop rapide, Rivièrances est le récit d’un voyage qui donne l’impression de se faire bien plus dans les livres d’histoire qu’à travers les pays et les paysages. Envolées fictives, oniriques, anecdotiques ou historiques viennent gonfler le cours de ce voyage en réalité un peu mince. Une quête des origines à l’enthousiasme malgré tout contagieux.

Brad Cormier sera au SLM les 23 et 24 novembre.

Extrait de «Rivièrances»

À 7 heures du matin, j’emprunte le sentier pour me rendre à Sault-au-Récollet. Des cordes de pluie sont attachées au ciel. On dirait que le soleil veut poindre, puis se ravise, comme une marmotte sur le seuil de son trou qu’on taquinerait avec une peanut. Je contourne les flaques de boue en passant par des petits sentiers tracés par d’autres avant moi. Impossible de savoir combien d’années se sont écoulées depuis que la main de l’homme a mis le pied ici pour la première fois. Il me faudrait des connaissances à la McGyver pour savoir ces choses-là.

Rivièrances

★★★

Brad Cormier, Leméac, Montréal, 2019, 400 pages