«On tue...»: apocalypse «now»!

La série que Jean-Jacques Pelletier  consacre  à l’inspecteur-chef Henri Dufaux en est déjà ici à son troisième titre.
Marie-Hélène Tremblay Le Devoir La série que Jean-Jacques Pelletier consacre à l’inspecteur-chef Henri Dufaux en est déjà ici à son troisième titre.

Jean-Jacques Pelletier a le souffle long et l’espace est toujours trop court quand on veut le présenter. Prof de philo, conseiller en placements, essayiste, chroniqueur, c’est d’abord comme romancier qu’il s’impose avec une œuvre considérable d’une vingtaine de gros livres redéfinissant la lutte éternelle entre le Bien et le Mal. Pelletier voit large, c’est un homme qui pense en termes de séries (Les gestionnaires de l’Apocalypse, Les visages de l’humanité, etc.) et celle qu’il consacre à l’inspecteur-chef Henri Dufaux en est déjà ici à son troisième titre ; on peut parier qu’il ne s’arrêtera pas là…

« Meurtres pédagogiques »

Comme à l’habitude, Pelletier s’inspire des grands thèmes de l’actualité : ici, toute l’intrigue tourne autour des changements climatiques. Devant l’ampleur du phénomène et devant l’inaction générale, un groupe terroriste décide de frapper très fort pour forcer le gouvernement québécois à adopter des mesures visant à protéger la vie elle-même. L’attaque est radicale, violente et multiple.

Les policiers trouvent bientôt des cadavres dans des usines, des abattoirs et dans des élevages industriels ; les corps d’éleveurs de porc et de poulets, de propriétaires de chiens de combat ou de producteurs de foie gras. De pollueurs en tous genres aussi, industriels comme agricoles. Pour accentuer la pression sur le gouvernement — et diffuser son manifeste dénonçant l’apocalypse et l’inconscience —, le groupe se sert des médias sociaux et de la presse électronique en multipliant les images des exécutions comme des vidéos d’élevages sous pression.

 

Il y a bien sûr là un léger problème moral : l’état catastrophique de l’environnement et la disparition accélérée de milliers d’espèces d’animaux justifie-t-elle qu’on exécute des humains, aussi prédateurs et inconscients soient-ils ? Peut-on défendre la vie en donnant la mort ? Tout cela est bien sûr discuté abondamment dans les médias et l’opinion publique réagit à la découverte de chacun des « meurtres pédagogiques ».

Pendant ce temps, les policiers avancent à petits pas dans le tumulte en naviguant entre les politiques, les cadavres et la pression de l’opinion. Aidée par la SQ et le SCRS, l’équipe de Dufaux parvient finalement à identifier, d’une part, un très riche commanditaire et, de l’autre, une sorte de « contractuel mercenaire » qui exécute son plan. Dufaux lui-même sera visé directement, mais, bien sûr, il tirera l’affaire au clair. D’autant que la fin de l’enquête débouche sur un combat à mener à l’échelle planétaire, un peu comme Pelletier l’avait fait dans ses premières séries. Aussi bien prendre une grande respiration…

Tout cela nous est raconté à un rythme époustouflant avec, comme souvent, quelques plages pour respirer un peu en constatant à quel point la bêtise peut s’étaler sur les réseaux sociaux. C’est une constante chez Jean-Jacques Pelletier, qui ne peut s’empêcher de dénoncer les apparences de vérité, pour ne pas dire les certitudes toutes faites. Qui s’en plaindra ?

Jean-Jacques Pelletier sera au SLM du 22 au 24 novembre.

 

Extrait d’«On tue»

— C’est vrai, c’est ma contradiction. Au début, je pensais qu’il était possible de civiliser ce monde. J’ai même cru à des trucs : la finance responsable, les fonds écologiques… Mais j’ai assez vite réalisé qu’on n’y pouvait rien. La planète est condamnée. Alors, je sauve ma peau. L’argent est un moyen de mener une existence à l’abri des contraintes. Et il me permet de soulager ma conscience en effectuant des dons anonymes.

— Par exemple ?

— Anonymes, j’ai dit.

— Vous n’avez vraiment aucun espoir que les choses puissent s’améliorer ?

— À cause de mon âge, je n’assisterai qu’au début du pire. Je sais que c’est une maigre consolation, mais…

— Vous ne croyez pas que l’humanité peut réagir et renverser la tendance ?

— Les gens ne pensent qu’à eux-mêmes. Surtout dans ce monde d’ego surdimensionnés. Ils ne feront rien sans y être forcés. Et pour cela, il va en falloir beaucoup plus qu’aujourd’hui.

— C’est-à-dire ?

— La disparition massive des espèces, un climat de plus en plus violent, des désastres naturels, des guerres migratoires dont on n’imagine pas l’ampleur, le déclin de l’agriculture par manque de terres, la famine…

— Vous croyez sérieusement qu’on risque d’en arriver là ?

— La tendance irrésistible de l’être humain, devant un problème qui exigerait une remise en question, c’est de ne rien faire. Et ensuite de laisser ceux qui suivent ramasser. Lesquels ne feront évidemment rien, eux non plus. Et laisseront à leur tour ceux qui suivent ramasser…

— On ne peut pas dire que vous péchez par excès d’optimisme, dit Roussel.

— Je ne suis pas optimiste ou pessimiste, je suis réaliste.

On tue...

★★★ 1/2

Jean-Jacques Pelletier, Alire, Lévis, 2019, 676 pages