«Le jardin parle»: les pieds sur terre

C’est connu, Jean-Pierre Issenhuth aimait énormément les espaces ouverts — jardins, forêts, landes —, où le temps semble s’écouler selon d’autres règles.
Georges Gobet Agence France-Presse C’est connu, Jean-Pierre Issenhuth aimait énormément les espaces ouverts — jardins, forêts, landes —, où le temps semble s’écouler selon d’autres règles.

Il n’est pas facile de rendre justice à quelqu’un qui a si bien parlé des autres — écrivains, livres ou vers de terre. Jean-Pierre Issenhuth, écrivain, poète et critique, mort en 2011, était de ceux-là, même s’il lui était arrivé d’avoir la dent dure.

Né en 1947 à Troyes, en France, Issenhuth était débarqué au Québec en 1969, où il est devenu enseignant au secondaire avant de signer en franc-tireur des critiques de poésie dans Le Devoir durant quelques années au début des années 1990.

 

Le jardin parle réunit des textes — notes, nouvelles, poèmes — parus entre 1985 et 2010, surtout dans Liberté, revue dont il a longtemps été membre du comité de rédaction. Des textes traversés de ses deux passions, la culture et l’agriculture, illuminés par un sens de la formule et un goût pour l’inactuel qui nous arrive comme une grande respiration d’air frais. On y trouve aussi quelques lettres échangées avec l’essayiste Pierre Vadeboncoeur, avec qui il a entretenu pendant 30 ans une correspondance soutenue.

« Issenhuth n’était pas un sorteux », se souvient François Hébert dans la présentation de ces textes, courts ou longs, qui semblent tous avoir été écrits sur le fil du rasoir. « Il avait une vie intérieure si ample et complexe, sans être compliquée, qu’il pouvait être chez lui presque partout. »

On tient peut-être ici la clé de son amour immodéré des cabanes savamment rapiécées (« Seule une insécurité calculée empêche d’oublier la précarité de la vie », croyait-il). Ceux qui ont lu ses riches carnets s’en souviennent : Le petit banc de bois (Trait d’union, 2003), Le cinquième monde ou Chemins de sable (Fides, 2009 et 2010) en parlaient à merveille, tout en nous parlant aussi de bien d’autres choses. Érudits et organiques, ces commentaires de lecture ou de relecture fignolés et polis semblent ne pas avoir pris une ride.

De son amour des espaces ouverts — jardins, forêts, landes —, où le temps semble s’écouler selon d’autres règles, découle peut-être aussi ce texte magnifique qu’il consacrait aux îles Solovki, caillou russe planté dans la mer Blanche, terre d’exil, de prière et de déportation. Un lieu qui fascine Issenhuth, qui s’autorise l’un de ces courts-circuits poétiques dont il est capable : « Un soir d’août 1975, à Twillingate, au nord de Terre-Neuve, j’ai cru entendre les cloches de Solovki. J’étais à l’extérieur du village, sur un tas de pierres, quand les carillons des églises se sont mis à sonner en même temps sur la baie Notre-Dame, où dérivaient des restes d’iceberg. »

Après tout, Issenhuth, qu’Yvon Rivard avait surnommé affectueusement le « Thoreau de Laval-Ouest », s’autorisait de son « amour d’aller partout » pour faire fi des frontières entre les genres et les pays.

« Le jardin parle », donc. Et que nous dit-il ? Les lombrics, entre autres, en phase avec Jean-Pierre Issenhuth, les pieds sur terre, pourraient nous parler de lenteur et d’approfondissement. Et même de liberté. Il suffira de se taire et d’écouter un peu plus.

 

Extrait de «Le jardin qui parle»

Vieux madriers, vieilles planches, vieux clous, vieilles fenêtres de bois condamnées à pourrir, tout ce qu’on jette, tout ce qu’on refuse, tout ce à quoi on n’attache aucune valeur m’a toujours intéressé. La perte de confiance à l’égard de ce que l’époque juge beau, utile et important n’est certainement pas étrangère à cet intérêt.

Le jardin parle

★★★ 1/2

Jean-Pierre Issenhuth, Nota Bene « La ligne du risque », Montréal, 2019, 274 pages