Faire parler les murs du pouvoir

L’édifice de la Cour d’appel du Québec, devant lequel se tiennent les journalistes Dave Noël (à gauche) et Marco Bélair-Cirino, a déjà hébergé les bureaux montréalais de Louis-Alexandre Taschereau, Maurice Duplessis et Jean Lesage.
Photo: Alice Chiche Le Devoir L’édifice de la Cour d’appel du Québec, devant lequel se tiennent les journalistes Dave Noël (à gauche) et Marco Bélair-Cirino, a déjà hébergé les bureaux montréalais de Louis-Alexandre Taschereau, Maurice Duplessis et Jean Lesage.

Il suffit parfois de presque rien, d’une simple inimité personnelle, pour que le cours de l’histoire bifurque. Lorsqu’il devient premier ministre du Québec en 1996, Lucien Bouchard songe sérieusement à s’installer avec sa famille à l’Élysette, cette magnifique maison de style Tudor sise au 1080, avenue des Braves, dans le quartier Montcalm. Quelques jours après que Jacques Parizeau y eut déposé ses valises en 1994, un auditeur malin baptise ainsi la résidence, à l’occasion d’un concours radiophonique, en conjuguant le nom de la demeure du président français et celui de l’épouse de Monsieur, Lisette.

Le problème de Lucien Bouchard, donc ? « On est allés la visiter, c’est une belle maison », se souvenait-il lors d’un entretien accordé aux collègues du Devoir Marco Bélair-Cirino et Dave Noël, avant de confier avec une étonnante candeur, en évoquant de sa défunte conjointe, Audrey Best : « Mais là, elle s’est fait raconter par ses amis, “Tu sais comment ça s’appelle, ça ? Ça s’appelle l’Élysette.” Il n’était pas question qu’elle aille loger dans une maison qui s’appelait l’Élysette parce que ses relations [avec Lisette Lapointe] n’étaient pas très bonnes. »

Voilà une des nombreuses révélations amusantes, et éclairantes, que permet de goûter Les lieux de pouvoir au Québec, l’essai qu’a tiré le duo de journalistes de leur série de textes du même nom publiée entre les pages de ce quotidien à partir de 2016. Ils en offrent ici une version abondamment bonifiée, enrichie notamment de plusieurs nouvelles entrevues avec d’anciens élus (dont les premiers ministres Bouchard, Charest et Marois, manifestement ravis d’ouvrir leurs boîtes à souvenirs).

« J’étais poussé par une curiosité, mais aussi par une certaine jalousie de ne pas avoir été témoin d’événements importants », explique Marco Bélair-Cirino, correspondant parlementaire pour Le Devoir depuis janvier 2014, en se remémorant la genèse de cette série, une trop rare occasion de prendre un pas de recul par rapport aux contraintes chronophages de l’Assemblée nationale et de faire parler les murs du Salon bleu, de l’ancien Salon rouge ou de l’édifice Honoré-Mercier.

« Aller visiter l’ancienne salle du conseil des ministres, qui a la forme d’une soucoupe volante, par exemple, c’était un prétexte pour revisiter des événements majeurs pour le Québec. » Il s’interrompt, puis ajoute, grand sourire de gamin au visage : « Ça me permettait aussi d’assouvir mon appétit de tourisme, un peu geek, de correspondant parlementaire. » Principe se vérifiant presque toujours, ou qui se vérifie du moins ici : le journaliste qui a du plaisir est un journaliste qu’il fait bon lire.

Des lieux qui en disent long

Pareille incursion entre les murs où le pouvoir s’exerce pourrait n’être qu’un insignifiant tissu de banalités si elle n’éclairait pas d’une lumière singulière l’histoire du Québec, ainsi les toquades de ceux et celles qui ont occupé les plus hautes fonctions.

C’est une sorte de métaphore (plutôt désolante) de l’éternelle crise d’identité du Québec qui se dessine à mesure que Marco Bélair-Cirino et Dave Noël retracent ce qu’il convient d’appeler « la saga des résidences officielles ». C’est le Robert Bourassa presque ridiculement économe que la paire épingle en soulignant que l’homme, au moment de reprendre la tête de la province en 1985, dormira un temps au chic motel Universel du chemin Sainte-Foy (!). C’est un Lucien Bouchard archipragmatique qui apparaît sous nos yeux, pendant que nous visitons ce qu’il reste de la « cellule » du bunker de la Grande Allée où il décide d’emménager, à même son lieu de travail, pendant son règne.

L’austérité de ce « petit bureau de secrétaire transformé en chambre à coucher » deviendra d’ailleurs le symbole de la lutte contre le déficit zéro de son gouvernement, un récit utile à une efficace communication politique, que les auteurs déconstruisent largement, avec l’aide du principal intéressé.

« On avait décrit son passage au pouvoir et sa vie au bunker avec une vision sombre, mais lui en parle avec une vraie nostalgie, note Bélair-Cirino. Il se rappelait qu’il voyait le parlement depuis sa fenêtre blindée. Il n’avait pas du tout la même vision que celle qu’avaient laissée les journaux de l’époque. »

Avant qu’il soit trop tard

Pour Dave Noël, aussi historien, cette série de reportages « était une occasion de récolter des anecdotes pendant qu’il était encore temps » au sujet de ces lieux qui se sont beaucoup métamorphosés au fil des années, des besoins du moment et des modes en matière de décoration, sans que ceux qui en assurent l’entretien consignent la nature de ces transformations.

Une énième chronique de la mémoire très oublieuse du Québec se trame en filigrane de ce livre, à mesure que l’on constate qu’aucune plaque ne signale que Churchill et Roosevelt ont pêché ensemble au lac à l’Épaule (dont le nom deviendra synonyme de « rencontre loin de la ville » dans le vocabulaire des gourous du management). Vous arpentez les couloirs de l’édifice Ernest-Cormier, qui héberge aujourd’hui la Cour d’appel du Québec ? Rien ne vous indiquera que Louis-Alexandre Taschereau, Maurice Duplessis et Jean Lesage y ont eu leur bureau montréalais.

« Les gens qui travaillent au bunker ne savaient plus du tout où se trouvait l’ancienne suite du premier ministre, regrette Noël. On a dû faire appel à un gardien de sécurité qui est près de la retraite et qui a pu nous guider. Sinon, c’était complètement perdu, oublié. Au Château Frontenac [où ont résidé plusieurs dirigeants], c’était frappant : ça a été rénové de fond en comble, sans qu’on garde de trace du passé. » En voici enfin une.

 

Les lieux de pouvoir au Québec

Marco Bélair-Cirino et Dave Noël, Boréal, Montréal, 2019, 264 pages